mardi 6 novembre 2018

Agir ou laisser faire

Sur un réseau social populaire, une amie avait pris l'habitude de beaucoup s'exprimer, voire s'épancher. Ceci ne gène en rien car c'est bien là l'objet de ces nouveaux forums post-modernes. Mais la particularité singulière dont elle colorait ses interventions était un égocentrisme exagéré. Tout ce qu'elle commentait, relatait, racontait, commençait à chaque fois par "Moi, je..." et ceci avait fini par exaspérer son entourage. Ce qui n'était évidemment pas le but visé. Les partenaires regrettaient ainsi l'absence de relation, d'échange, de partage, de "conversation".
Plusieurs fois, j'eus une profonde envie d'intervenir, avec bienveillance bien entendu, et nombre de participants à ce forum m'en retenaient. Ils préféraient “laisser tomber”, laisser faire, plutôt que de "risquer une crise d’ego", et sa cascade de conséquences malheureuses supposées. J'avais à chaque fois cette réaction, et elle me paraissait saine. Je souhaitais simplement intervenir à titre pédagogique, sous la forme d’une aide à la personne. Ainsi, et c’était mon point de vue, il me semblait qu’une réaction de ma part, permettrait à la personne de mieux réaliser ce qui se passait. Et donc, en aval, tout loisir lui était ainsi donné de procéder d’elle même à un correctif.
Ne rien dire me semblait laisser la porte ouverte à l'agacement permanent des participants au forum. Lesquels participants craignaient la fin d'une amitié si quelqu'un intervenait. Le dilemme était là et les protagonistes développaient toute une stratégie d'évitement, de non confrontation, à l'aune de l'amitié et de la bienveillance.
Dans ma tête, je me répétais que l'affection ne pouvait pas souffrir le mensonge, et que la vérité avait franchement besoin d'elle-même ...
Mais le raisonnement des partenaires semblait pourtant bien tenir la route aussi. Pour ceux-ci, réagir pouvait être très mal pris, et la personne agaçante pourrait, ipso facto se vexer, et produire à son tour une réaction de rejet, de désamour vis à vis du groupe. Je leur demandais donc ce qu'elles craignaient au fond. C'était bien ce risque de désamour, et donc de voir arriver de la colère, de l'amertume, voire de la haine en lieu et place de "l'harmonie" aimante actuelle. "Harmonie ?" m'étonnais-je,... "Mais de quelle harmonie s’agit il ? Tout le monde se positionne dans un évitement poli... Nous passons notre temps à éviter l'incident qui pourrait produire une vive réaction."
C'est là que l'un de nous eut cette phrase déterminante : "Ce qu'elle en fait ne nous appartient pas...". La phrase commença à tourner dans les têtes. Le débat avait changé de nature. Il se situait maintenant autour des hypothèses de réactions, de situations, de conséquences. Tous se rendirent comptent que l'on ne pouvait penser à la place de la personne concernée. Les hypothèses que nous faisions (à sa place), n'étaient que les nôtres en vertu de nos propres vécus et ressentis. Vécus et ressentis qui étaient assis sur nos propres valeurs et systèmes de pensée... Nous convînmes  donc, que nous ne savions pas comment la personne concernée pouvait réagir... Ce qui devint vite "comment la personne concernée allait réagir".
En effet, et sous ce nouvel angle d’approche, l'hypothèse de le lui dire devenait alors une perspective. Parce que justement sa réaction à venir ne nous appartenait pas, qu'elle lui appartenait en propre et qu'elle relevait de sa propre liberté. Par bienveillance et attention, nous décidâmes donc de lui en parler. Le plus naturellement empathique et bienveillant d'entre-nous fut désigné et s'en chargea. Tous scrutaient la réaction. Comme si de rien n'était, la personne concernée passa très vite à autre chose, dans un rapide : "Je croyais que ça vous intéressait...". L'incident était clos.
Qu'avons nous tiré de cette petite histoire simple ? Quelques leçons très simples :
- Que l'on se fait tout un cinéma autour de réactions qui sont de notre imaginaire, de nos propres peurs, de nos propres attachements.
- Qu’en toute empathie, nous prêtons plus d'attention à nos propres sentiments qu'à la réalité de l'autre.
- Que chacun a ses propres critères, ses propres histoires de vie, ses propres valeurs, priorités singulières, et sa propre réalité.
- Que chacun est le patron de ses propres réactions, qu'il en est le principal (le seul) responsable.
- Que la réalité est bien souvent moins pire que ce que projettent nos fantasmes...
En revenant sur cet événement amical, nous avons compris que les leçons étaient applicables à tout autre phénomène ou histoire. La décision d'agir ou de laisser faire n'est parfois, voire souvent, déterminée que par nos propres craintes et intérêts. Nous avons compris aussi, que nous décidions beaucoup à la place de l'autre, et que l'on ajoute parfois abusivement :"Ce sera mieux pour toi !". Penser à la place de l'autre constitue aussi un certain manque de respect envers lui, envers son autonomie, son intelligence et sa liberté.
Alors, le respect des autres et de soi même consiste simplement à nous penser réciproquement libres, autonomes, intelligents et responsables. Ce qui va de soi pour soi-même est moins évident quand cela s'adresse à l'autre. 
Jean-Marc SAURET
le 6 novembre 2018