mardi 26 juin 2018

Souffrance et bonheur au travail

La question du « Pourquoi cette souffrance au travail » ne s’épuise pas dans l’étude des « conditions de travail » et de son ergonomie, ni dans une réponse sibylline ou laconique du type « Parce que le travail est étymologiquement "souffrance" et que l’on doit normalement souffrir pour survivre ». Cette allégation moderne n’a plus de prise dans notre vie réelle. La réponse se trouve peut-être plus profondément ancrée dans notre rapport actuel au monde plus que dans les habituelles conditions matérielles, mille fois invoquées, mille fois traitées. Pourtant, et malgré ces éléments, rien ne semble avoir changé.
Si la modernité considère la douleur comme un élément ordinaire et corollaire de la marche vers la qualité, l’important ou le raisonnable, la postmodernité n’en a cure. Nous n’avons rien à faire de la douleur. Elle s'avère aujourd'hui être une anomalie. Elle est anormale, hors du temps, insupportable. « Souffrir au travail ? Plus jamais ! ».  Plus généralement cela nous amène à la perspective suivante : Ne plus souffrir nulle part, d’ailleurs.
Et pourtant en juin 2011 des milliers de manifestants sont descendus dans la rue pour crier leur nécessité de quitter le travail dès soixante ans. En effet, il est important, pour eux, de pouvoir se reposer, enfin souffler et profiter de la vie, arrivé à cet âge. Voilà constitué le seuil du travail et de la souffrance. Depuis, bien des événements et manifestations ont encore répété ce discours. Mais quelle est cette société qui pense le travail en douleur ? Pourquoi le travail ne serait-il pas réalisation de soi comme l’indique la plus haute marche dans la pyramide de Maslow ? Et si Fourrier disait vrai quand il dictait que ce qui devait diriger nos orientations au travail serait le plaisir et le goût. Fourrier serait-il en son temps un « pré post-moderne », voire déjà un alternant culturel ? *
De fait, la question de notre rapport au travail n’est pas complètement ni totalement inscrite dans les conditions matérielles. Elle n’est pas dans l’environnement lui-même, le contingent,  le contextuel, mais dans notre propre rapport que nous entretenons à lui, et dans ce que nous y mettons. Je m’explique…
Le philosophe Marc Aurèle (121-180 de notre ère) écrivait : "Ce ne sont pas les choses qui nous gênent mais le regard que nous leur portons"...  Alors, si je me pense devoir être le premier de la classe et que je ne le suis pas, je souffre. Je souffre peut être au point que la situation devienne inacceptable. Et si elle est inacceptable, il y a de fortes chances que ce soit la faute du monde entier. Mais nous savons bien, alors, que le monde entier n’y est pour rien et que seule est en cause mon ambition : il suffit que je lâche prise et tout va déjà mieux.
Si l’exemple est singulier, sa structure me parait universelle : si je suis heureux de ma situation et si je souffre de la même situation, cela dépend d’abord de ce que j’en attends, de comment je m’y projette, de comment je m'y vois. La satisfaction et la souffrance sont fonction de l’écart entre l’idée (l'idéal) et le vécu. L’appréciation de tout ce qui est contingent en dépend.
De toute chose, nous nous faisons une idée et mécaniquement nous tendons vers elle : elle constitue un repère, un but, un cadre. Si l’expérience vécue sort du cadre, il y a de fortes chances que je sois perdu et que j’en souffre. Un architecte de mes amis me faisait remarquer, un jour, sur sa profession et les guéguerres de corps : « Un décorateur d’intérieur qui aurait voulu être architecte est un raté. Mais un architecte qui aurait voulu être décorateur d’intérieur est aussi un raté ». La remarque me paraît fort juste.
Cette vision projetée de son idéal à vivre fait office de juge de paix de son identité. Ce ne sont plus les remarques obligées ou bienveillantes que j’entends de mon entourage qui me touchent mais l’écho qui résonne sur cet idéal à vivre. Ainsi notre petite musique intérieure pourrait alors être : « Oui, ils disent ça pour me consoler. Je les hais… ».
Comme nous l’avions vu précédemment, nous pouvons redire là que la question de l’identité, de la sensation de soi, est au centre de notre « être au travail ». Cette identité détermine toute notre action et toute notre vision de nous dans ce monde (et nous passons beaucoup de notre temps à la vérifier...). C’est bien la représentation culturelle de soi dans le monde, et donc de soi au travail, qui nous place dans une posture de vie "réalisante", excitante ou désolante... voire insupportable.
Le (la) marin, qui se rêve marin depuis toujours, doublant le cap Horn dans des conditions épouvantables, se voit vivre un moment exceptionnel de toute sa vie d’humain. Et même si les conditions sont plus que dure, son idéal de soi est comblé : il (elle) jubile « Je l’ai fait ! ».
Je ne suis pas sûr que quelques galériens forcés de parcourir les mers aient eu le même sentiment en passant le détroit de Gibraltar…
Quand la « lecture » que nous avons de ce que nous vivons exalte nos fantasmes, nous exultons. Notre moi se trouve comblé, renforcé, réalisé. Tout ce qui est contingent ou contextuel devient alors dérisoire. Quand notre « lecture » de ce que nous vivons s’oppose à nos rêves et aspirations, alors tous les malheurs du monde,  semblent nous tomber dessus et nous souffrons de tout (et du contingent également).
C’est donc, en premier lieu, notre identité au travail, comme l’évoquait Renaud Sainsaulieu**, qui constitue notre "être au travail", qu'il soit "bien être" ou "souffrance". Les conditions sont alors lues comme négligeables ou insupportables, voire même jubilatoires. Mais ce qui est exaltant ou insupportable d’abord c’est notre rapport au monde. Christophe Dejours montre bien dans ses cours au CNAM, et dans ses conférences, la latitude que nous avons à organiser notre action. En d'autres termes, cette faculté que nous avons à "mettre la main" sur la décision, en l'espèce notre niveau d’autonomie. C'est bien lui, et lui seul, qui détermine si nous souffrons ou pas de (et dans) notre travail. 
C’est bien dans ces conditions que la confiscation de la décision fait que ce que nous faisons ne nous appartient pas. Il est alors d’une autre nature, situé en dehors de notre champ. C’est ce même sentiment qui fait que nous nous vivons comme exclus et donc niés. C’est alors que nous souffrons. Là aussi la question de l’identité au travail reste première.
Mais si ce que je fais est ce que j’ai rêvé de faire (et si je suis maître à organiser mon action comme le vieux loup de mer), alors j’ai toute les chances de trouver ma charge légère et du plaisir à "faire". 
Considérons aussi, et mêlons à cela, ce que décrit le psychologue du bonheur Mihaly Csikszentmihalyi***. Dans sa restitution d'une très longue étude sur le bonheur, auprès de plus de trois milles personnes, il donne au bonheur un statut fort singulier. Il n'est ni dans la consommation, l'acquisition ou la jouissance de quoi que ce soit, mais dans le "flow" qui se produit en nous quand la réalisation de l'oeuvre que nous poursuivons rejoint le niveau limite de nos capacités. Ce dépassement de soi dans la perspective du "succès" nous met dans un état singulier, particulier qu'il nomme "le flux". Alors le temps s'arrête, les contraintes sont dépassées ou "dépassables", la douleur est passagère, le bonheur parfait. Cela nécessite, comme conditions premières, de l'autonomie autogérée. C'est à dire, un objet ou un sens de l'oeuvre, une vision de soi dans ladite situation.
Tout ceci nous semble alors tellement évident... Mais le changement ne se décrète pas. Il s'organise. Or, tout est, comme nous l'avons vu, dans la représentation que je me fais de moi et de la situation, de mes enjeux et bénéfices. Si quelque chose est à changer, c'est bien plutôt mon regard, notre regard, nos représentations, plutôt que les moyens et autres conditions de travail. 
Ainsi, procéder à un changement de représentations demande un travail de prise de conscience, de discernement, d'engagement, de libre arbitre, de changement d'angle de vue, etc. Tout un programme que le "posturologue" saura vous indiquer et dans lequel, aussi, il saura vous accompagner.

* voir : "Management et Organisations dans une évolution sociétale majeure"
** Renaud SAINSAULIEU, L'Entreprise une affaire de société, (direction), Presses de la FNSP, Paris, 1992.
***  Mihaly Csikszentmihalyi, Vivre, La psychologie du bonheur, Ed. Robert Laffont, SA, Paris, 2004 
Jean-Marc SAURET
Le mardi 26 juin 2018