mardi 8 mai 2018

Sciences humaines ou dures, qui a raison ?

Dans une interview en avril 2018, à propos du traitement des sciences humaines et dures en université, Michel Serres répondait : "On construit, au nord de Paris, un Campus Condorcet exclusivement consacré aux sciences humaines. L'université de Saclay, au sud, est principalement consacrée aux sciences dures. On met quelques dizaines de kilomètres (difficiles) entre les deux. Cultivés ignorants ou savants incultes. La tradition philosophique était exactement l'inverse."
Comme les grecs anciens faisaient la séparation du corps et de l'esprit, les scientifiques modernes font la séparation de la matière et de l'esprit, de la physique et de la dynamique humaine, et pourtant elles s'entremêlent constamment. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce que cela nous dit de ces scientifiques là et de leurs postures réciproques ?
Il me revient cette intervention que fit, dans amphithéâtre Durkheim, à la Sorbonne, l'ethnologue Claude Rivière : "Ils disent qu'ils sont les sciences exactes et nous regardent (les sciences humaines) comme des sciences inexactes. Si nous sommes les sciences humaines, alors peut-être sont-ils les sciences inhumaines ?..." Voilà un instantané parmi les expressions d'une petite guerre culturelle. Mais elle parle ! Et nous parlent...
On constate malheureusement que ces deux mondes ne se parlent pas. A l'heure de l'informatique, des réseaux sociaux, des interconnexions interpersonnelles long-distances, c'est l’ignorance réciproque ou presque. Ils ne se parlent pas parce qu'ils ne se comprennent pas. Chacun a tendance à effacer l'autre sans parvenir à le nier. Les évolutions technologiques peuvent être colossales, la considération de l'autre, sa propre représentation de la réalité, ses propres critères à penser le monde, sont déterminants, totalitaires. "Je ne vois que ce que je crois" (l'opposé de la posture dite de Saint Thomas) est bien une donnée fondamentale et l'évolution technologique n'y peut rien.
C'est peut être là que nous tenons le nœud du problème. Les représentations mécanistes et organiques du monde se croisent encore ici aussi. Les sciences dures sont celles du chiffre, quand les sciences humaines sont celles de la dynamique du vivant. Quand la première compte les objets et modélise les processus de rapports entre lesdits objets, la seconde tente de comprendre la dynamique du vivant dans un monde global. Le chercheur dans la première démarche ressemble à un horloger qui examine des rouages et la part de chaque pièce au mouvement d'ensemble. Le chercheur, quant à lui, dans la seconde démarche, ressemble à un jardinier qui cultive la relation qu'ont chaque parcelle de vivant entre elles, en interaction avec son environnement. C'est à dire, en d’autres termes : dans quelles interrelations se meut l'ensemble.
Chacune des deux démarches se veut être le paradigme structurant des deux sciences, et donc de la lecture du réel. C'est d’ailleurs ce que tente de faire la science dure, en voulant soumettre le monde à la dictature du chiffre. Elle catalogue alors la science humaine d'inexacte, d'aléatoire, d'imprécise. Pour elle, ce qui se compte existe, et dans ces conditions, le reste n'existe pas. Pour la science du vivant, les variables à penser et comprendre le monde sont dans cet environnement que le chercheur observe, (et pas dans sa propre tête). C'est pourtant ce que prétend la science dure (Cette approche, en sciences sociales, a été modélisée par le psychosociologue Jean-Pierre Di Giaccomo en 1981, dans sa critique de la démarche de Jean Maisonneuve*).
Rappelons nous que Serge Moscovici disait que "les lois de la nature sont celles que la culture lui trouve", et qu'Emmanuel Kant écrivait que "l’entendement ne puise pas ses lois dans la nature, mais les lui prescrit". Ceux-ci nous indiquent donc bien que nous projetons sur ce que nous observons, ce que nous croyons que la chose est. Nous ne voyons effectivement que ce que nous croyons. C'est bien le principe fondateur du constructivisme révélé à Palo Alto par Paul Watzlawick. Le philosophe des science Thomas Khun écrivait aussi que "les paradigmes déterminent la façon d'élaborer les faits", et non l'inverse. Les variables à penser le monde se trouvent bien davantage dans la croyance de l'observateur que dans le monde lui-même, comme le prétend la philosophie les sciences dures. Le sociologue Bruno Jarosson enfonce le clou quand il fait remarquer que "les faits dépendent aussi de l’observation et de ses propres croyances… et (que) toute perception est liée à une intention". Nous ne voyons donc que ce qui nous préoccupe. De ce fait, nous décidons davantage sur des informations que nous interprétons (et nous nous en vantons, comme si nos paradigmes servaient de processus suffisants vers "la connaissance") que sur la connaissance des problématiques qui se posent à nous.
C'est bien là le clivage majeur entre sciences dures et sciences humaines. Chacune tente d'emporter l'autre dans l'usage de son propre paradigme. L'histoire nous montre que ce clivage est de fait assez récent, et que la démarche mathématique a pris le dessus dès la fin du moyen age, emportant ensuite toute la démarche scientiste moderne, issue du siècle des lumières. Or, c'est l'évolution de l'observation du vivant qui a modifié le paradigme et, c’est bien par résistance des anciens, que les modernes en la matière se sont retrouvés exclus et accusés de manquer de rigueur.
Peut être faudrait-il, à l'inverse, lâcher la dictature du chiffre pour l'observation globale dans les science physiques, chimiques ou médicales. Déjà, cette approche-là fait des pas importants dans l'étude des mathématiques. Déjà, la médecine commence à changer sa vision paradigmatique. Elle imagine ne plus "tuer" la maladie, mais aspire à revenir à la compréhension de la globalité des phénomènes de santé, en accompagnant le patient redevenu dès lors acteur de sa propre santé. Cela confirme ce qui se passe dans bien d'autres cultures (chinoise ou tibétaine, par exemple) et comme cela était appliqué chez nous avant la période dite moderne.
Alors, pour éviter l'ostracisme d'une démarche sur l'autre, peut être faudra-t-il entendre à nouveau le psychosociologue Rodolphe Ghiglione, et comprendre que la conversation est le meilleur outil de développement des connaissances. D’abord par ce que ce qui s'y "transacte" est bien le critérium de chacun à penser le monde, permettant de repérer d'où l'autre pense et parle, selon quelles certitudes et croyances. Dès lors la communication s'ouvre et les esprits aussi. Mais comment procéder ?
"Tout moyen de communication, dit Michel Serres à propos des nouvelles technologies à disposition, est à la fois la meilleure et la pire des choses". Ésope, philosophe et esclave grec, l'avait déjà dit avant lui dans sa parabole de la langue. Son maître lui demanda de préparer pour ses convives la meilleure chose au monde et il leur cuisina de la langue, parce que la langue, ce sont les louanges, la poésie, les compliments et les mots d'amour ou d'affection. La langue fait du bien. Alors son maître lui demanda pour régaler une nouvelle foi ses convives de leur cuisiner la pire des choses et il leur fit à nouveau de la langue, parce que la langue, ce sont aussi le mensonge, la calomnie, la délation, la médisance. La langue sait faire un mal considérable.
Là aussi, la fonction des croyances et autres certitudes est particulièrement active. La question de l'intention est majeure. Que voulons nous comme résultat ? Dominer ou grandir ? Que visons par la conversation ? Convertir l'autre ? Le vaincre ? Le convaincre ? Le réduire et le soumettre ?
Ou bien l'entendre et le comprendre, en évoluant, soi même et en s’approchant d'une certaine idée de “la” vérité, au moins d'une réalité partagée sans cesse ajustée, renouvelée, augmentée…

La question au moins, vaut que l’on se la pose… mais elle ne vaudra que par la contribution de réponses que chacune ou chacun pourra (ou saura) y apporter...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 8 mai 2018


*Jean-Pierre Di Giacomo, Aspects méthodologiques de l'analyse des représentations sociales, Cahiers de psychosociologie cognitive, 1, 1981, 429-432.