mardi 1 mai 2018

Le génie au fond de soi

Quand, la quarantaine passée, j'usais mes fonds de pantalons de costumes sur les bancs des amphis de la Sorbonne, un de mes professeurs, l'ethnologue Claude Rivière, nous raconta un jour d'où nous venait cette coutume de dire "A vos souhaits" à quelqu'un qui éternuait. Il nous raconta que les grecs anciens pensaient qu'un génie vivait en chacun de nous, mais il n'avait pas le langage de la parole, et sa seule façon d'exprimer ses attentes, ses désirs, un souhait, était cette intrusion subite bousculant notre corps : l'éternuement. Ainsi, les gens à l’entour, assistant à la scène, répondaient au génie : "Que tes souhaits soient exaucés", ou plus communément : "A tes souhaits!". Ils ne s'adressaient pas, comme cela se fait aujourd'hui, à la personne qui éternue, mais à son génie : celui qui vit en elle.
Les grecs anciens pensaient effectivement que notre être se composait de deux parties distinctes : le corps et l'esprit. Il y avait d'un côté le physique, la matière, et de l'autre "l'anima", le vivant esprit. Il y avait donc quelque chose de la culture animiste, chamanique, dans la culture grecque. Mais ce génie était en plus, une sorte de maître de la personne (la "per sonna"). Il était ce lien avec le tréfond de soi.
Quand j'accompagne et partage avec des gens, je me rends compte que nombre d'entre nous, voire nous tous, avons au fond de nous un "petit être" qui a envie de vivre d'une certaine façon. J'ai vu une carte postale humoristique présentant une dame d'âge moyen jouant avec un vélo. L'image était accompagnée de cette phrase : "Toute femme d'âge mûr possède au fond d'elle-même une fille de quatorze ans qui essaye de s'échapper". Cela m'indique que nous avons tous et toutes cette sensation d'un désir profond qui nous habite : celui de vivre sans formalisme ni retenue, de vivre librement et impulsivement, d'être joyeux dans nos sensations et nos émotions. Proust et sa madeleine ont encore de beaux jours devant eux...
Il y a donc au fond de chacun de nous un génie qui agit dans l'intérêt de son propre projet, de son propre plaisir, une sorte de génie joueur, voire hédoniste ou encore épicurien. Mais n'allons pas dans ses déclinaisons car quelque chose de la décision vient peut être biaiser cette pulsion.
Lacan parlait d'un désir premier, fondamental, qui dirigerait toute notre vie, et que nous chercherions à combler en toute situation. Je garderais plutôt l'image qu'au fond de chacune et de chacun de nous, est un être simple qui a envie de vivre sa vie avec plaisir et simplicité. Cette envie de quelques transgressions simples, sans conséquence majeure, nous saisit parfois quand des circonstances particulières se présentent. Il s’agit, quelquefois, de profiter de joies simples, dans d'autres contextes. Par exemple, le fait de retrouver un ami d'enfance : on échange alors sur nos "aventures" et nos émotions partagées naguère. On se redit nos vécus, on révèle quelques secrets qui prêtent à rire, et l'on rit bien.
Parfois on découvre un paysage qui nous émeut. Il fait remonter des sentiments anciens ou profonds et l'on se met en contemplation. Parfois c'est en retrouvant un jeu, un objet que l'on a utilisé enfant ou adolescent, que nous nous laissons envahir par une joie volubile : il faut absolument que l'on raconte ! Alors, le proche qui est là par hasard est happé par notre jubilation.
Plus loin encore de ces approches par le souvenir, il y a ce lâcher prise qui nous saisit et nous étreint. Cela se produit notamment lors de situations singulières où, subitement, le "petit être" qui vit en nous lâche prise lui-même. Il n’obéit plus, ne se soumet plus, ne se met plus en conformité. Je repense à cet ancien film "La vieille dame indigne" où, au décès de son mari, une "mamie" décide de vivre sa vie pleinement, de dépenser tous ses biens pour faire ce qu'elle a envie de faire. Forte de l'amitié d'une serveuse (Rosalie) et d'un cordonnier libertaire (Alphonse), elle part à l'aventure de sa nouvelle vie. Ces deux personnages là, jouent un rôle d'anges gardiens. Ils lui confirment le "droit de faire" par le "droit de s'aimer", par le droit de jouir de sa propre vie, d'en décider. Ceci me rappelle cette phrase d’Olivier Besancenot : "Ce n'est pas vraiment de chefs ou de leaders dont on est orphelins, mais simplement de la conscience qu'on peut écrire notre destin".
Alors, dans ces moments là, notre"génie", notre "petit être" s'affirme, éternue son désir de vivre simplement, librement, débarrassé des entraves que l'on s'impose, bien au delà des bienséances et de la raison. Il s’agit juste d’une envie de jouir de l'espace, de la relation, du climat, de la vue, du spectacle, de l'événement, en le créant jusqu'à la plénitude.

Des personnes me disent qu'il s'agirait là d'un lien avec l'univers, et de notre résonance avec lui. D'autres me parlent d'un désir profond revenu de l'enfance. D'autres encore évoquent un simple lâcher prise sur une prise… sinon crise,... de conscience. En fait tout ceci est construit autour de ce qui met en balance les véritables intérêts, risques et enjeux. Quoi qu'il en soit, ce "génie" est bien là, parfois étouffé, parfois révélé, parfois endormi, mais il est bien là et il nous attend. "A tes souhaits, petit génie que j'aime !..."
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 1er mai 2018