mardi 27 mars 2018

Ne jamais hurler avec les loup...

Que nous dit cette ancienne expression populaire ? Boris Cyrulnick écrivait  en introduction des "Nourritures affectives" (1993) que les loups n'aboyaient pas, qu'ils ont commencé à le faire comme un acte de parole quand, devenus des chiens, ils ont associé leur vie à celle de l'homme. Cet éthologue nous indique qu'il s'agit là d'une évolution par mimétisme. Hurler, alors, ne serait pas encore un acte de parole mais juste une plainte, voire une célébration comme un signe d'appartenance.
Quand un loup, le soir venu, ou la lumière baissant, commence sa plainte, par mimétisme (c'est une caractéristique commune à la horde des loup et à celle des hommes), les autres lui font écho. Il n'y aurait donc pas d'échange, de communication dans le fait que les loups hurlent ensemble. Ils le font parce qu'ils sont "ensemble", forment un "ensemble", parce qu'ils sont en résonance, dans une société solidaire et dépendante. Ce qui n’empêche pas les conflits internes, les rivalités et les règlements de compte autour du pouvoir, de la possession, de la hiérarchie. C'est là une particularité qu'ils partagent avec les sociétés humaines.
"Hurler avec les loups" ne serait donc pas autre chose que l'expression d'un besoin grégaire. Quand nous le faisons, il s'agirait donc juste "d'en être". L'expression d'un sens quelconque ne serait donc pas au centre de cette pratique. On comprend, par cette comparaison, la singularité de son sens profond. "Hurler avec les loups" ne cherche rien à dire, sinon que d'exprimer un "être ensemble".
Dans nos sociétés, quand les gens se mettent à "hurler" ensemble comme des loups autour d'un événement, il s'agit donc plus d'en être que de dire quelque chose de pertinent, ou de "vrai". Et si des chants s'élèvent contre le hurlement général, ils se font rabrouer très vite, parce que fautifs de ne pas "en être", de ne pas "hurler avec les autres". On se souvient du nombre de dérapages commis après ce que l'on a appelé "l'affaire Weinstein".
Oui, la nuit tombait pour de bon, les actes de harcèlement du bien-nommé existaient bel et bien. Des victimes ont parlé et c'était une bonne chose pour que cessent des agissements délictueux, pour que cessent les complicités douteuses et malheureuses (de tous bords, en fait).
Le hurlement populaire qui s'en est suivi m'est apparu cependant plus que douteux, un peu n'importe quoi, un peu excessif, caricatural, voire déplacé (#balancetonporc par exemple qui a "flingué" à tout va sans vérification ni distinction). Quand une chronique signée de quelques femmes de renom en a pris le contre-pied afin de "remettre les choses à leur place" (les phénomènes sont toujours plus complexes que leurs caricatures), leurs auteures se sont faites insulter, renvoyer à leurs chères études, remises dans "l'ordre du mouvement". C'était là une manière de continuer le "hurlement" sans que rien ne vienne l'interrompre, ou le mettre en cause, parce qu'il se pense être "la vérité".
Ce qui me fait peur dans ce "hurlement avec les loups" c'est la perte de réflexion, la perte d'intelligence, l'émergence de caricatures qui peuvent se révéler ignobles. J'appelle cela "de la pâte à fascisme". En 41, "donner" les juifs était ordinaire, c'était être dans l'air du temps (il faut relire les articles publiés alors dans les journaux, le "Facebook" de l'époque). En 1945, lors de la libération, à Toulouse, un photographe prenait quelques images de l'événement de foule dans les rues. La foule s'est mise à hurler sur lui, comme s'il était un "collabo" prenant les photos des "fauteurs de trouble". Elle criait à son lynchage. Un membre affiché de la résistance le prit par le bras et dit à la foule : "Je m'en occupe !". Il le mit à l’écart dans un lieu sûr en lui disant : "Ne bouge pas de là. Dans une heure ils t'auront oublié".
Hurler avec les loup n'est donc à la gloire de rien ni de personne. C'est juste un phénomène grégaire et peut être dangereux : il lui manque la raison et le bon sens, même si parfois quelques "bonnes raisons" lui semblent sous-jacentes. Alors oui, je préfère ne jamais hurler avec les loups ! Car nous pourrions alors contribuer à quelque chose de vil qui nous échappe de toute manière. Nous risquons de renforcer là un "tourbillon" social sans finalité réelle mais qui peut s'avérer délétère, voire mortifère. Souvenons nous des moutons de Panurge !
Alors, que la tête reste sur nos épaules, en ne cédant jamais aux mouvements de foule émotionnels, irraisonnés ou lapidaires... Ils ont pourtant parsemé l'histoire.
Dans ces cnditions, faisons ce que nous avons à faire, dans le droit fil de nos valeurs et postures, voire de la raison qui ne devrait jamais nous quitter. Pour que nos têtes restent toujours sur nos épaules, faisons à chaque fois ce nécessaire pas de côté, afin de nous poser ces trois questions fondamentales (et dont use la culture soufi) :
- Est-ce vrai ?
- Est-ce bon ?
- Est-ce utile ?
Si le cœur nous en dit voici quelques remarques de postures que j'ai faites miennes au long de mon parcours de vie :
- Faire ce que l'on a à faire
- Toujours suivre sa pensée dans sa réflexion sur ses valeurs
- Ne jamais suivre les modèles, se détacher des formes, des images, des représentations communes. En faire la critique.
- Viser ce que notre âme nous inspire
- Toujours faire ce qui nous semble bon, ce qui nous semble vrai et ce qui nous semble utile
- Hurler avec les loups nous rend loup nous-même.
Pour appuyer ces quelques principes simples, rappelons nous que le monde qui nous inspire, et qui nous plait à voir se développer, est un monde fort, plein de sagesse et de beauté (qui que nous soyons). Je pense à ces grands personnages qui marchent devant nous et qui ont œuvré pour cela, comme Martin Luther King, Nelson Mandela, l'Abbé Pierre, Albert Schweitzer, Théodore Monod, Mère Térésa, et bien d'autres encore...
Puisque nous sommes, nous humains, des êtres de langage (voire de parole), nous savons que nous sommes, par cet "artifice culturel", des transmetteurs de "ce qui n'est pas là" (c'est la fonction même du langage), et donc du spirituel, c'est à dire de l'esprit, lequel est le souffle. En ce sens là, soyons inspirés.
Rappelons-nous à chaque fois que perdre la langue, c'est perdre la pensée. D'une certaine manière alors, retrouver ses langues d'origine, c'est renouer avec une sagesse, une représentation du monde, une ouverture, une tolérance.
On restera donc particulièrement attentifs, voire prudents, dans nos rapports à la foule et aux autres, car nous savons que nos relations nous inspirent et que si nous entrons en relation avec des gens, c'est parce qu'ils flattent nos préoccupations, quelles qu'elles soient, par ce qu'ils sont ou ce qu'ils font, voire seulement ce qu'ils disent.
Nous garderons en mémoire que la paix intègre quand la violence détruit et exclut. Alors, nous ferons les choses "à leur juste place", à leur temps juste, dans leurs justes espaces, parce que chaque action a son endroit où elle a du sens et son efficience.

Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 27 mars 2018

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