mardi 27 février 2018

La liberté d'autrui c'est la paix

Nous avons l'habitude d'entendre que "ma liberté s’arrête là où commence celle des autres". Certes ! Mais si nous prenons l'adage pour "vrai", cela ne prend pas en compte l'interdépendance de nos identités (je renvoie à mon article sur "l'identation", c’est à dire à une lecture active de l'identité).
L'idée de liberté, en effet, est fondamentalement liée à celle que l'on se fait de soi (et de l'être humain en général). Je m'explique. Si, comme avant le siècle des lumières, l'être humain était soit sujet (assujetti à un monarque), soit monarque lui-même, la liberté dépendait du statut de la personne et/ou de sa position géographique. Par exemple, dans le sud-ouest de la France, ce que l'on appelle l'Occitanie, jusqu'au douzième siècle, Juifs, Vaudois et Cathares étaient considérés comme gens libres, qu'ils soient hommes ou femmes d'ailleurs.
Ainsi la sphère de nos libertés dépend-elle de la structure culturelle dans laquelle elle s’exerce, c’est à dire celle où nous vivons, et de la relation que nous avons à l'autre (qui en dépend). Le champ de la liberté est donc relatif aux règles du lien social.
Il faudra replonger dans l'approche humaniste (Erasme, L’Éloge de la folie, 1509) et attendre, après le “Siècle des lumières”, l'esprit de la seconde république de 1848, pour imaginer une règle possible de liberté universelle pour tout un chacun (c’est tout le contenu de l'adage précité).
Ce que nous comprenons alors est que si les acteurs sont dans des cultures différentes, il peut y avoir un conflit de valeurs, de fondements et de repères, voire un conflit physiquement réel. Il est aisé d’observer, et très concrètement, ce type de confrontation entre les acteurs coexistants. On comprend mieux alors, les affrontements entre les protestants humanistes et les catholiques centralistes. Il nous suffit aussi de croiser actuellement quelques migrants d'autres cultures pour comprendre très vite que ce qui est fondamental pour eux, ne l'est pas pour nous. La réciproque évidemment s’applique ! Émerge alors le conflit sur ce qu’on appelle le "voile islamique", et l'application des lois républicaines, (intégrant l'éducation et les rapports sociaux femme-homme).
On comprend très vite que, dans le conflit et ses violences volontaires et réactives, la liberté d'être et de faire disparaît. C'est d'ailleurs l'objectif du conflit : réduire la liberté d'être, et de faire de l'autre un tiers-objet (matériel, moral ou philosophique). Il s'agit donc parfois de réduire aussi des “possessions”.
Pour accorder à autrui la liberté d'être et de faire, il nous faut accueillir sa différence (cf A. de St-Exupéry), ses références diverses (cf R. Ghiglione), ses préférences et ses "sacrés" (Cf. C. Rivière).
Il est vrai aussi que des cultures sont essentiellement fondées sur le conflit et la protection du groupe, (ou de la tribu). Ainsi certains amérindiens du Canada pratiquaient-il le "Potlatch" (la destruction de ses propres biens) pour prouver à l'Autre sa propre opulence, son "intouchabilité" et donc sa supériorité. Pour accueillir dans ses rapports à l'autre ces différences culturelles fondamentales, il faut, nous dit-on, user de "tolérance".
Un article sur ladite tolérance, (cf. un site d’encyclopédie interactive), débute par ces mots : "En général, la tolérance, du latin tolerare (supporter), désigne la capacité à permettre ce que l'on désapprouve, c'est-à-dire ce que l'on devrait normalement refuser ". De fait, nous aurions spontanément et prioritairement tendance à rejeter les particularités essentielles de l'autre sous prétexte qu'elle ne sont pas nos fondamentaux... Exact, et c'est normal ! Car accepter que les fondamentaux de l'autre entrent dans nos règles de liens sociaux remet en cause nos propres liens sociaux. Alors commence le conflit pour la défense de nos fondamentaux, de fait de notre singularité, c'est à dire de notre identité.
De la même façon, comme l'analysait le psychosociologue Rodolphe Ghiglione, dans le phénomène de conversation, il s'y "transacte" nos références, qui sont nos critères à penser le monde, à propos ou autour d'un tiers objet : le sujet dont on parle. Il ne s'agit donc pas de "convertir" l'autre en imposant un critérium à la place du sien, mais de savoir simplement d'où il parle. Voilà ce que nous indique très simplement Ghiglione : tolérer n'est pas indispensable s'il s'agit simplement de comprendre d'où l'autre nous parle, et l'autre de comprendre d'où nous parlons. Nous pouvons donc laisser tomber nos guerres suprématistes de valeurs.
Il me souvient de cette conciliation que j'avais eu à accompagner entre un manager orienté "résultats" et un de ses collaborateurs orienté "empathie" et qualités relationnelles. Ma conciliation consista à demander à chacun s'il pouvait concevoir que l'autre puisse fonctionner ainsi, et que ce qui lui importait le plus pouvait être ça ou ça. Ils en convinrent et leur relation s'en trouva apaisée. Des expressions de type "Oui, c'est comme ça que tu le vois" ou "c'est vrai que tu penses comme ça" venait alimenter leurs nouveaux rapports dès lors coopératifs, tout en gardant chacun sa particularité avec son critérium propre.
La phrase d'Antoine de Saint-Exupéry "Ta différence, mon frère, loin de me léser, m'enrichit" prend alors toute sa dimension. Il ne s'agit donc pas de dominer l'autre en lui imposant ses valeurs et critères mais, comme nous le faisons dans nos conversations ordinaire à peu d'enjeux, d'entendre d'où il parle, de l'accueillir pour inventer un "vivre ensemble" ressourcé, amélioré.
Alors, effectivement, la liberté d'autrui, comme la mienne, a besoin d'avoir la paix en objectif volontaire.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 27 février 2018