mardi 26 septembre 2017

Statut des savoirs pratiques et des connaissances théoriques

A première vue, il n’apparaît pas d'opposition mais plutôt une certaine complémentarité entre les savoirs pratiques et les connaissances théoriques... un peu comme si les uns complétaient les autres, et comme si la véritable connaissance pratique venait de leur articulation. Si la démarche dialectique de la connaissance oscillant entre expérimentation et théorisation, est bien celle qui fonda, au dix-neuvième siècle, la démarche scientifique, il n'en reste pas moins vrai que l'usage que nous faisons de ces types de connaissances s'avère bien différent. Le statut même de chacune se distingue de celui de l'autre. Les savoirs pratiques sont ceux du praticien, donc de l'ouvrier, de l'artisan ou du paysan. Il est connoté d'empirisme et cette acception comprend, dans notre culture, une touche d'inachevé, d'aléatoire, d'incertain, de "à vérifier", etc.
Le beau ou gai savoir est celui de la théorie, le seul ordonne les choses de la réalité, connaît les lois et les règles de la nature, du métier, ou de la matière. Il s'enseigne dans les écoles et les universités, se transmet entre sachants et étudiants ou disciples. Il fait autorité parce qu'il est raisonné, donc sûr et vérifié. Mais, comme l'écrivait le psychosociologue Serge Moscovici, "les lois de la nature sont celles que la culture lui trouve". C'est à dire qu'elles ne sont pas dans la nature mais simplement dans nos regards. Elles sont donc fonction de la façon dont nous percevons, distinguons, considérons le monde et ses « choses », si nous « découpons » ce monde en éléments distincts.
Ainsi, ce n'est que le statut que notre culture attribue à chacun de ses savoirs qui en fait leur réalité sociale, l'aperçu de leur efficacité, de leur efficience, de leur pertinence...
Mais qu'est-ce qui les distingue réellement ? Seulement la manière dont nous les construisons. Regardons de plus près.
Je sais faire de la bicyclette. Mon apprentissage s'est fait dans l'allée de la maison, puis dans le chemin d'Allègre où j’habitais enfant. Accompagné de mes frères, sollicité et soutenu par eux, je m'aventurais le cœur battant sur la selle, le guidon et les pédales... Tout me paraissait complexe. "Je te tiens. Vas-y !...Pédale !... Regarde où tu vas !... Ça y est ! je t'ai lâché !" Je ne sais pas comment ça c'est passé, mais je l'ai fait et dès le lendemain, je recommençais avec enthousiasme et excitation. Nous ne sommes pas passé par la case "tableau-noir". Pas de théorie de l'apprentissage ni de l'équilibre ! Pas de cours sur le rapport de la vitesse et de la stabilité, rien sur les effets gyroscopiques et, comme disent les enfants à ce propos, "on s'en fout !". L'apprentissage en action produit une connaissance qui n'a pas de mots. On l'a dans le corps et les gestes. C'est tout à fait suffisant et satisfaisant. Tout le reste est inutile.
Bien des apprentissages utiles à notre vie quotidienne passent par cette démarche pragmatique, pratique, expérimentant directement l'usage. Mais prenons un autre exemple que les marins connaissent bien. Comment apprend-on à faire un nœud de cordes ? Comment vous a-t-on appris à lacer vos chaussures ?... Tentez l'expérience : tentez d'expliquer sans le montrer comment on fait un nœud de chaise, un nœud plat ou un nœud de pendu ? Tout le monde finit par attraper une ficelle et montre par le geste. L'explication théorique est beaucoup trop complexe et bien rares sont ceux qui y parviennent sans se faire des nœuds au cerveau,... et que l'impétrant comprenne...
L'apprentissage pratique, par la pratique, s'impose parfois de lui-même. Il arrive qu'on l'appelle alors "initiation" parce que c'est dans la seule pratique que la connaissance s’acquiert alors. L'intellection en serait plus une gêne qu'un outil pratique. Il y a des choses qui ne passent pas par les mots mais par les faits et gestes. Nous le savons tous d'expérience et nous avons un peu de mal à dire pourquoi. "C'est comme ça !", expliquons nous. Ici, c'est le corps qui apprend par ce qu'il ressent,et perçoit de ses différents sens.
Mais alors, ne serions nous pas "corps et âmes" ? L'esprit ne dominerait-il pas le corps ? Cette perception grecque de nous même nous poursuit encore. De fait, il n'y a pas de séparation entre le corps et l'esprit et pour réinventer le lien indéfectible, nous avons inventé le concept de "somatisation", et l’on a alors découvert que "le mécanisme" fonctionne dans les deux sens. En l’occurrence, nos maux rejetés passent directement par l'expression du corps, et nos apprentissages, transitant d’abord par le corps, finissent par trouver place dans nos esprits. Nos esprits trouvent alors “les mots pour le dire”. Il nous faut juste alors reconnaître que corps et esprit (ou âme) ne sont qu'une seule et même chose : c’est à dire nous !
Et souvenez vous comment nous avons appris à lire ? On a eu droit à une théorie du son que la lettre retranscrit. Il nous a fallu distinguer intellectuellement le "P" du "A", quand je parle de mes pas. De cette théorie nous avons "déconstruit" notre langage pour le reconstruire en graphes. Le passage par la théorie nous a permis d'accéder à ce nouveau monde d'expérience. Mais pourquoi ceci nous a-t-il été utile ? Parce que l'écriture passe par une théorisation du son, et de sa retranscription. Il en va de même pour toutes les théorisations du monde.
Ainsi nous inventons des lois qui sont prétendues régir l'univers, comme les lois de la physique ou de la chimie. Et puis arrive un certain Ilya Prigogine qui nous indique que les lois de la thermodynamique ne sont pas réversibles. On lui décernera même un prix Nobel pour nous l'avoir indiqué.
Que nous dit-il par là ? Que les lois que nous trouvons dans la nature n'y sont pas forcément, ou encore qu’elles ne sont pas partout... C'est tout, mais c'est beaucoup. Serge Moscovici nous en dira plus à l'aune de l'étude des représentations sociales : il n'y a pas de lois dans la nature. Ce sont nos cultures qui les lui attribuent.
Ainsi, le statut de connaissance théorique se résume à un statut culturel. Un point c'est tout. D'ailleurs la démarche scientifique développée dès le dix-neuvième siècle, (et je pense là au saint-simonisme), nous indique que notre connaissance est un aller-retour, une dialectique, entre expérience et théorisation : j'expérimente (je mets le feu sous la casserole d'eau) et je théorise (l'eau bout à une certaine température que je valorise à 100). Puis je viens la vérifier sous d'autres conditions (je fais bouillir de l'eau pure ou salée, au niveau de la mer ou au sommet du mont blanc). J'ajuste alors ma théorie à coup d'exceptions (moins l'eau est pure et plus son degré d’ébullition est élevé ; plus la pression atmosphérique est forte et plus la température d’ébullition s'élève).
Tout ceci nous indique que l'apprentissage se fait dans l'expérimentation et que notre mental à besoin de théoriser, de symboliser, pour situer ou étendre cette connaissance à d'autres champs. C'est tout... (mais pas rien pour autant). Alors, cette distinction de statut des savoirs, pratiques ou théoriques, ne se retrouve être effectivement qu'une intellection. En effet, ces savoirs ne sont que les facettes de la même pièce de connaissance, ou l’avers et le revers de nos perceptions,… toujours mutables par l'expérience. Mutatis mutandis, entend on quelquefois… Et ce n'est certainement pas à tort.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 26 septembre 2017