mardi 12 septembre 2017

Les postmodernes se meurent...

Lors d'une émission politique, mi-juin, un journaliste de la chaîne parlementaire avait invité Jean-Pierre Chevènement, en tant que briscard de la politique, afin qu'il apportât ce regard averti sur les jeux d'acteurs au gouvernement. Ce dernier conclut sa participation en posant aux journalistes cette question : "Qu'avez-vous à faire ? Agiter des opinions ou rapporter la vérité ?". L'animateur, dans un large sourire, le remercia pour sa question et ne répondit pas... Peut être parce que cela lui paraissait évident, mais pour le spectateur attentif, habitué à entendre et voir réagir les participants aux émissions, cet événement ressemblait à un évitement qui pouvait signifier : "Nous mettons les gens sur la sellette, mais nous n'avons pas à être remis en question. N'inversons pas les rôles..." C'est là une posture habituelle qui tourne dans la profession”. De là à imaginer que le métier de journaliste, ainsi exécuté, soit vécu comme étant de l'ordre du sacré, il n'y a qu'un pas que d'aucun franchissentallègrement.
Dans ce court moment d'émission, un élément essentiel venait opportunément d'être posé : l'usage des pensées courtes. Le comportement postmoderne de consommation est bien d'attribuer des étiquettes aux autres et au monde. C’est ce qui permet de leur prêter des postures, des intentions et des rôles, en fonction de présupposés, de préjugés : ce que j'appelle des "pensées courtes". Ceci se fait sans jamais approfondir ni remettre l'angle de son regard en question.
Oui, dans notre société d'ultra-consommation, les médias font modèles à nos comportements. Ils propagent postures, attitudes, façons d'être et de faire dans la population. Ils font pédagogie, consciemment ou non, volontairement ou non...
Nous avons vu monter ce type de "comportements jugeurs" depuis les années soixante-dix, progressivement, inéluctablement. Quand Roger Giquel, animateur d'informations au vingt-heure de TF1, débute son journal en février 76  par ces mots : "La France a peur", il ouvre une nouvelle manière de donner l'information : “l'émotionalisation”. Il met le spectateur au cœur sensible au centre de ce dont on lui parle. Parce que ceci se passe sur le média alors majeur, la télévision, ceci devient "le" comportement légitime, ordinaire, "normal" (c'est à dire qu'il en donne la norme). Ainsi, se couper la parole, interjeter en cours de propos, affirmer dans des questions fermées ("Ne pensez-vous pas que..."), devient l’ordinaire, le normal. L'affrontement de certitudes remplace les débats coopératifs, le concours des intelligences.
Conjointement, la publicité "émotionalise" ses flashs, ces histoires courtes et pédagogiques, qui notamment suivent le vingt-heure et précèdent le film de la soirée. L'émotion devient donc l'axe central, la raison même des comportements sociaux, en lieu et place de la raison,toute puissante dans la modernité. Les deux sociétés, moderne et post-moderne, ne s'évacuent pas. Elles coexistent.
Les deux postures (rationnelle moderne, et émotionnelle post-moderne) cohabitent et interfèrent. Les valeurs de l'une sont utilisées pour comprendre l'autre. Les modernes cherchent les raisons de tels nouveaux comportements quand les postmodernes interpellent les modernes sur l'émotion que produit tel ou tel événement. Le monde ne se clive pas, il se désorganise, devient brouillon... Cedit brouillon vient à être réfuté par une nouvelle vague de quidams, pragmatiques intuitifs. Ceux-là possèdent un sens aigu de la personne, "réseauteurs" intemporels : ils constituent les « alternants culturels », et fondent déjà la société alternative de demain. Ils préfèrent le lien social à la consommation, l'usage à la propriété, le faire et le vivre plutôt que le consommer, etc...
Mais, aujourd'hui, si ce nouveau monde monte en puissance et en résonance, les comportements d'hyper-consommateurs, alimentés par les marchés, continuent de prédominer, de se diffuser avec leur lot de frustrations et de dépendances orgueilleuses. C'est le "J'ai droit à..." ou le "Et si j'ai envie !", doublé de la certitude d'avoir un accès direct au réel, au résonnable, à l'évident. On le retrouve dans cette certitude de "savoir le vrai", alors qu'il est collecté sur les réseaux sociaux et autres médias. Le pire, c’est que cette posture fait d'eux des suiveurs immodérés, sans sens critique, que l'on pourrait à juste titre appeler aussi "de la pâte à fascisme"...
Seulement voilà, à l'instar du monde cathare qui posait en a priori : " Il faut mourir, mon frère", les post-modernes portent en eux les causes de leur disparition : ils consomment et ne "font" rien. Pas de construction, pas d'élaboration, pas d'organisation, pas de création, les post-modernes consomment. Mécaniquement, ils épuisent le monde dans lequel ils vivent. Il est leur jardin et ils cueillent, recueillent, gâchent et abusent. Ils sont boulimiques et leurs maladies sont celles de la dévoration (obésité, anorexie et cancers). Voilà comment ils portent leur propre fin dans leur posture. Ils sont les premières victimes de leurs propres comportements.

Y aurait-il un soubresaut salvateur ? Je ne le pense pas. La salvation viendra, le cas échéant du lâcher prise, de l'abandon (par écœurement) de leur propre consommation… Avec le passage à une alternation culturelle, en sursaut salvateur attendu (?), voilà qui pourrait constituer lenouveau monde de demain. En attendant, “ils” sont en train de se dévorer eux-même, physiquement et relationnellement, dans des postures dévolues à juger du monde entier,sans jamais remettre en cause leur propre attitude. C'est pourtant celle-ci qu'ils ont à changer pour survivre heureux, en d’autres termes : faire, vraiment, mais dans un défi à la limite maximale de ses compétences*. Mais ceci est un autre sujet… Cette mutation de posture est pourtant là la réponse que le temps d'après apporte déjà à ce véritable challenge, et dont dépend la survie... et notre espérance !...

Mihaly CSIKSZENTMIHALYI, Vivre, la psychologie du bonheur, Pocket, Paris, 2016

Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 12 septembre 2017


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