mardi 5 septembre 2017

Le réel, la réalité et le vrai

Voici trois notions qui, dans l'usage quotidien, se marchent sur les pieds. Elles semblent signifier la même chose et pourtant !... La philosophie hégélienne fait, quant à elle, joyeusement la confusion entre réel et réalité, en se demandant simplement ce qui faisait qu'il (elle) est vrai(e)... "Qu’est-ce que le réel et de quelle façon perçoit-on la réalité ?" questionne Clément Rosset dans son ouvrage "Le Réel". Mais, après tout, pourquoi donc se poser la question de leur distinction ? Parce que je sais, intuitivement, que s'il y a trois mots, cela suppose sûrement quelques différences. Mais je sais aussi qu'existent les synonymes et qu'ils ne servent qu'à dire autrement "ce qui est". Nous allons donc pousser le bouchon un peu plus loin et nous attarder sur les distinctions, sur cet "entre deux" qui les distingue et les sépare.
Si je plonge dans les écrits de Lacan, alors surgit une différenciation, qui devient comme une évidence : "Le réel est l'impossible". Il s'agit de cet au-delà-du-mot, ce vide que produit et indique la limite du "dit", du "disible". S'il y a un "dedans" (le dit), il y a forcément un dehors (ce qui n'en est pas). Mais quel est-il ?... Ce vide-là aspire du sens, en même temps qu'il en inspire. Et comme par ailleurs, la nature a horreur du vide, la nature humaine a horreur du vide de sens. Dès qu'un espace est indiqué, il mobilise notre attention avec cette intention d'en trouver le sens. Le sens de "ce qu'il est". Et ledit sens, dans ces conditions, sera davantage celui que nous lui attribuerons, plutôt que celui qu'il pourrait éventuellement avoir, dans l'hypothèse où il aurait existé... De toutes façons, il existe dès que je lui en ai trouvé un. A partir de là, je constitue cet espace "à dire" en objet. Et la question revient, lancinante, elle se repose au-delà du nouvel aperçu et de ce nouveau mot qui le “dit”.
Dans ces conditions, en bon constructiviste, je sais que la réalité n'est pas "le monde", mais ce que j'en fais, et ce que j'en sais. Comme l’écrivait Schopenhauer, la réalité n'est qu'un objet pour un sujet qui le regarde. Si le sujet s'en va, l'objet disparaît. La réalité n'est donc que la conscience que j'ai du monde. C'est ce qu'affirmait Paul Watzlawick en 1981 dans "l'invention de la réalité". Qu'en est-il, alors, du "Monde" ? Il est, certes, cet "à attraper", ce réel impossible et rien d'autre...  D'accord, mais qu'en est-il du vrai ?
On peut dès lors se poser la question de savoir si la conscience que j'ai du monde, cette réalité, est vraie. Je laisse répondre Paul Watzlawick (La réalité de la réalité, 1978) : "…si ce que nous savons dépend de comment nous sommes parvenus à la savoir, alors notre conception de la réalité n’est plus qu’une image vraie de ce qui se trouve à l’extérieur de nous-mêmes, mais elle est nécessairement déterminée aussi par les processus qui nous ont conduits à cette conception". Il écrit plus loin que "toute prétendue réalité est - au sens le plus immédiat et concret du terme - la construction de ceux qui croient l’avoir découverte, et étudiée. Autrement dit, ce qu’on suppose découvert est en fait une invention ; mais, l’inventeur, n’étant pas conscient de son acte d’invention, il la considère comme existant indépendamment de lui". Il est loisible d'en déduire que la réponse est : oui, la réalité est vraie pour moi, et peut être seulement pour moi. Le vrai nous apparaît donc comme une validation de réalité, laquelle validation n'est faite que par nous-même et pour nous nous-même. Nous chercherons et attribuerons, par la suite, les preuves qui nous semblent nécessaires à croire que cette réalité est vraie universellement, c'est à dire "dans le réel".
Nous voyons là l'impossibilité du système. La réalité est un “construit symbolique”, dans le langage, comme dans la vision que chacun a du monde. La réalité n'est donc pas une existence propre mais seulement un phénomène de "mise en soi", puis de "mise en mot" du réel qui nous entoure : celui dont, justement, nous sommes partie intégrante. Le vrai est notre validation de cette conscience, et elle est à considérer comme fidèle au réel (Ici, le chien se mord la queue...). Mais à quoi cette distinction peut elle bien nous servir ? La raison peut être définie de la façon suivante : nous sommes avant tout des êtres sociaux et nous sommes appelés à être ensemble, à faire et travailler ensemble. A partir de là, notre réalité est aussi sociale que personnelle. C'est ce que nous appelons la culture. Nous ne sommes et n'apprenons que de l'autre. La réalité est donc aussi un acte social, et la partager constitue bien un acte de socialisation. Dans ces conditions, il est possible, à partir de ces prémices, de dire que n'est vrai que ce qui est socialement partagé.
En matière de management et de dynamique des organisations, nous entendons beaucoup parler d'intelligence collective et nous sommes sollicités pour participer à des séminaires censés nous apprendre à mieux la développer... J'ai comme un doute. Faisons-nous a priori confiance à l'intelligence d’autrui ? Sommes-nous bien convaincus que chacun dispose de cette faculté ?... Celle qui consiste justement, à se mettre en résonance avec son collectif, son environnement ?...
Alors, pourquoi, dans cette hypothèse, confisquer aux gens, “public cible”, cette capacité à le faire eux-mêmes ?... Créer cette intelligence collective ne consiste pas à “faire penser” comme je veux, ce que je veux, voire ce dont j’ai besoin, face à un "public" déphasé, et perçu comme un conglomérat d'individus. Si cette option devenait dominante, cela pourrait alors avantageusement s'apparenter à l’escroquerie d'une pensée unique, sur fond de manipulation. Apprendre à penser ensemble me semble aussi incongru qu'apprendre à quelqu'un à marcher. "L'apprenti marcheur" sait, ou même "a su tout seul ", par nature, comment s'y prendre pour le faire. S'il s'agissait d'apprendre la pensée critique à quelqu'un, alors je comprendrais mieux.  Mais là...
Ainsi, et l'on peut au moins provisoirement conclure, en affirmant que nous pensons socialement le monde "en réalité". Simultanément, nous pensons notre conscience du monde comme étant le monde lui-même. Confusion ? Peut-être n'est-ce là qu'un paradoxe nécessaire, non ? “En vérité”, et plus que jamais, “la carte n’est (décidément) pas le territoire”...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 5 septembre 2017





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