mardi 11 juillet 2017

La vision et le lâcher prise font la puissance réalisatrice

Manager n'est pas un métier, c'est une posture. Ne nous y trompons pas : que l'on manage une équipe, un projet ou simplement sa propre vie, le principe est exactement le même. Il s'agit de porter une vision positive et forte du résultat que l'on vise, de laisser disponibles les chemins et moyens pour y parvenir, d'avoir une conception positive et ouverte des gens qui peuvent être partenaires, contributeurs, coopérateurs ou supporteurs. Si l'on voulait résumer, on dirait qu'il convient en toute chose d'être positif et ouvert, d'avoir une vision claire et enthousiaste du but, de l'objet visé et une ouverture totale sur les "comment". 
Pourquoi ? Souvenons-nous de notre enfance. Qu'est-ce qui nous a motivés et permis d'apprendre à faire, quoi que ce soit ? Des modèles exemplaires, comme d'avoir vu son oncle, sa grand-mère, sa mère ou son père, son grand frère et sa grande sœur, le voisin, l'amie de la famille, ou tout autre, réaliser quelque chose qui nous met en admiration. Il me souvient de ce paysan, ami de mon père, qui levait les bottes de foin (plus lourdes que la paille) d'un coup de longue fourche en se basculant en arrière. Et la botte partait dans le ciel pour atterrir au sommet de la cargaison, sur la charrette... Subitement, simplement pour jouer, nous nous sommes mis en reproduction, en imitation, tout seul ou accompagné par notre héro(ine).
La culture de la gestion, nous le savons, a perverti cette posture, en faisant une démarche "procédurée", soumise à la dictature du chiffre. Nous savons ceci totalement contre-productif. Alors, dans ces conditions, gardons en tête la dynamique du vivant. C'est toujours de cela dont il s'agit. Nous savons bien, en effet, que la vision du "quoi" et du "comment" précède tout travail. Les gestionnaires nous parlent comme à des machines, comme à des abrutis incultes : "Faites comme ceci et cela ! Untel va vous montrer... c'est dans le fascicule..." etc. Nous savons qu'ils ne donneront ni l'exemple ni la passion de le faire, et c'est bien cet élément qui manque à la démarche, celui qui, justement, va s'avérer déterminant. Pour mieux voir, prenons quelques exemples courants, comme la frappe au clavier, l'apprentissage du vélo ou l'interférence amicale dans le coaching.
Quand j’étais enfant, il me souvient de mes grandes sœurs qui découpaient le fond de boites à chaussures pour s’en faire des « caches clavier ». Elles les glissaient autour du clavier de la machine à écrire mécanique (propriété de mon père), de manière à leur obturer la vue de ce que faisaient leurs doigts sur le clavier. Je trouvais cette pratique barbare, mais elle me fascinait parce que j’en savais la finalité, l’utilité. Elle obligeait mes sœurs à lâcher prise sur la vision oculaire et ouvrir celle que procurent les autres sens. Cette image admirable ne m’a jamais quittée. Elle est même devenue un certain modèle de l’apprentissage et de l’effort. Que nous dit-elle ? Que la vision guide nos doigts et que sans elle, la vision prend d’autres voies, comme par exemple, chez les aveugles, celle de la sensation tactile, de la sensation de l’espace, un substitut, en l’occurrence, très avantageux.
Il me revient ce souvenir d’amis d’adolescence aveugles qui venaient à la maison partager avec moi nos après-midi. Comme nous ne pouvions jouer au rugby ou à d’autres jeux culturels locaux, nous faisions de la musique autour d’une guitare et d’un piano. Ils m’ont appris bien des choses et bien des pratiques. Là aussi, j’étais admiratif de leur maîtrise de l’instrument, juste sans regarder la touche ou le clavier, juste en « sachant » l’espace dans lequel il s’inscrivait. Si la vision guide mes pas, elle n’a pas l’obligation d’être celle des seuls yeux, mais bien sûr celle de ma représentation mentale. La contrainte de ne pas « voir » devenait, dans ces conditions, le levier d’une connaissance meilleure. Il me fallait donc lâcher prise sur mes certitudes ordinaires, et m’ouvrir sur ces autres possibles, ceux-là même qui forçaient mon admiration.
C’est bien parce que j’admirais ces gens, mes copains, mes sœurs, avec leurs capacité à faire ce que je ne savais pas, que j’apprenais avec bonheur, admiration et plénitude. Nous avons tous ce type de souvenir en fonction de notre parcours. Certains parlent de leur instit, d’autre de leur prof de philo, de leur grand-père ou tante, auxquels ils se sont quelque peu identifiés, et dont ils ont épousé la voie de leur savoir.
Mais regardons un apprentissage plus commun, plus universel, celui du vélo. Nous étions envieux de faire comme ce voisin qui passait tous les jours à bicyclette devant la maison, ou son parent, ou tel autre qui pratiquait cet équilibre déambulatoire. Nous nous y sommes essayés, aidés d’un adulte bienveillant. Nous avons, depuis la veille, rêvé que nous pratiquions aisément. Devant l’objet, nous nous sommes précipités, partagés entre trouille et excitation, notre regard fixé sur la roue avant qui n’arrêtait pas de pivoter de droite à gauche. L’accompagnant nous a alors dit : « Ne regarde pas ta roue mais droit devant, là où tu veux aller ! ». Il nous fallait donc lâcher prise sur cette certitude que nous pouvions maîtriser les mouvements désordonnés de cette maudite roue avant… Nous l’avons fait, confortés dans notre introspection, et c’était nettement mieux. Tous nos sens en éveil, nous goûtions toutes ces perceptions informatives, corrigeant, adaptant, refaisant dans la passion d’y arriver : l’objet de notre performance nous mobilisait à la hauteur des compétences que nous n’avions pas encore. Et c’est ainsi que nous y sommes arrivés, avec passion, plaisir et admiration. Et nos accompagnants nous disaient : « Bravo ! », ce qui nous renvoyait à cette admiration motrice, et, partant, la renvoyait vers nous même…
Copier, recopier et refaire ce qui nous fascine, imiter ceux que nous admirions, a constitué nos meilleurs apprentissages. L’imitation est notre meilleure voie de la connaissance. Nous avons commencé par jouer à ceci ou cela, conscients que nous ne savions pas, mais passionnés de le faire un jour, comme une visée d’avenir. Et puis nous nous somme crus capables de le réaliser et nous l’avons fait à force d’essais, d’imitations, de répétitions et de chutes. Nous avons fait tout cela parce que nous n’avions aucune certitudes sur les comment faire. Dès que nous en avons eu, il nous a fallu aussi lâcher prise sur elles pour continuer d’apprendre.
Certains chercheurs parlent aussi de neurones miroirs. Ils seraient responsables de nos imitations et apprentissages. Ce que pense et fait l’autre exciterait chez nous certain neurones qui entreraient alors en résonance. C’est là un adoubement de la science à cette démarche d’imitation qui nous est si naturelle. Ce que je vois et crois développe mes capacités utiles. La passion, l’émotion, la sensation seraient donc les moteurs majeurs, prédominant à l’apprentissage et au développement. On dit que des leaders admirables emportent les foules…
Mais regardons un autre exemple, une petite histoire que j’ai vécue aussi et qui m’a interpellé. Un patron me confie le coaching d’un de ses collaborateurs dont la faille principale repérée était cette absence de confiance en lui. Celle qui ne lui permettait pas de tenir la fonction qui lui était confiée. Nous avons travaillé dans ce sens. Il convenait aussi de modifier le regard du commanditaire sur ce collaborateur. Sa représentation de la méthode de coaching développait une confiance dans le résultat et les choses se passaient très bien. Les trois protagonistes évoluaient de concert : le collaborateur dans la confiance en soi, le patron dans la confiance en son collaborateur et moi, dans la confiance en leurs changements.
Un jour, le patron rencontra un vieil ami à lui, dirigeant d’une autre grande entreprise, une personne que la durée dans la fonction rendait remarquable et référentiel aux yeux du patron. Ce vieil ami lui dit : « Ton gars n’est pas fait pour ça et ce n’est pas un coaching qui va le changer. On ne fait pas d’un âne un cheval de course ». La croyance du patron changea subitement.
Ce n’est pas ce qu’a dit le dirigeant ami qui fut déterminant, mais la croyance qu’avait le patron en lui. Il lui aurait fallu lâcher prise sur la certitude de la référence que représentait son ami pour qu’il continua sa propre démarche apprenante. Sa confiance dans le résultat déconstruite, le comportement du patron vis-à-vis du collaborateur se modifia et je m’en rendis compte. Dès lors, le comportement du collaborateur devint régressif. Mon action ne faisait plus que gonfler une baudruche que le quotidien de travail dégonflait bien vite. Le programme contractuel terminé, le patron m’annonça sa décision de prévoir une autre fonction pour son collaborateur et il accompagna ce changement. J’ai lâché prise…
Nous constatons qu’il y a bien souvent une distorsion dans la posture, des écarts entre ce qui est demandé (le changement du collaborateur) et ce qui est observé (la croyance dans son changement). On appelle cela des injonctions paradoxales (Double Bind, Gregory Bateson, 1956). Elles créent de la confusion, du stress, de l’anomie, du dégoût, de la contestation et donc des blocages. Cet ensemble renforce le principe de la représentation, c'est à dire ce qui se passe dans la capacité à réaliser. Il s’agit alors de lâcher prise sur nos certitudes pour accueillir la vision d’autres possibles.
Il nous reste à savoir que la  représentation que nous avons du résultat le détermine. C’est aussi ce que nous enseigne la démarche constructiviste de Paul Watzlawick. Cette représentation est faite de passion, de confiance, d’admiration, d’imitation et de résonances. Ce n’est jamais le seul déroulé de procédures mécanistes qui est efficace. Ce ne sont là qu’apparences. L’essentiel est bien ailleurs et la carte n'est pas le territoire...
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 11 juillet 2017


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