mardi 17 janvier 2017

Tout est système

Quand nous regardons les organisations, pour mieux les comprendre, et diverses problématiques les concernant, nous comprenons vite qu'une analyse "en silos" des phénomènes ressemble beaucoup à une lecture "à la découpe". C'est à dire que si nous isolons chaque élément pour tenter de le saisir de manière indépendante, nous ne voyons pas grand-chose. La vue d'ensemble, l'aperçu de l'environnement et des variables convergentes nous manquent. Je constate malheureusement que nous pratiquons beaucoup cela. 
Face à une telle posture, je m'interroge... Voudrions-nous connaître le héros d'un ouvrage en ne lisant qu’un seul chapitre ? Pourrions-nous évaluer l'achat d'un appartement sans visiter l'immeuble, le quartier, la ville ? Voudrions-nous comprendre une réaction allergique sans regarder l'environnement physique et social du patient ? Épouserions-nous quelqu'un sans connaître son environnement social, ses amis, son milieu familial, son contexte professionnel, son rapport au monde ? Il est vrai que certains le font, comme si la personne, ou l'élément de convoitise, s'épuisait en lui-même, se suffisait à s'expliquer, à se donner à voir en profondeur. Sous ces conditions-là, nous constatons, aussi, bien des ruptures à courts termes.
L’intention que nous avons sur ces « objets de convoitise » détermine la raison d’être de notre démarche à leur égard. Ainsi, l’environnement y participe-t-il pleinement. Mais allons un peu plus loin maintenant…
Il m'est arrivé d'échanger sur des projets politiques importants, comme celui de la protection de la santé, sans que mes partenaires n'aient envisagé de penser d'abord ce qu'est la santé elle-même dans sa définition et son contexte... A savoir, ce qui la "constitue", en tant que "projet social", objectif personnel ou de société. Bref, ce qui en fait une problématique... 
Il m'est aussi arrivé de partager sur des questions de sécurité. Le seul angle de la loi, ou celui de la surveillance, ou même de la répression, même ces trois-là combinés, semblent bien impuissants à offrir des solutions pérennes. La question de la socialisation des acteurs, des liens sociaux, de la dynamique sociale, de l'environnement urbain, des contextes politiques et des phénomènes marchands, se situent bien, aussi, au cœur de cette problématique. Elle est politique et organisationnelle, bien sûr, mais pas seulement. 
Les débats qui s'animent autour de ces thématiques voient s'affronter des points de vue en matière de priorités : qu'est-ce qui est majeur dans la cause de tel ou tel phénomène ? Le principe de Pareto nous induit peut-être en erreur en nous invitant à considérer les vingt pour cent de causes qui feraient quatre-vingt pour cent des résultats. Nous comprenons aisément à l'usage que cette proportion n'épuise jamais le sujet. Elle nous embarque bien souvent sur des routes hasardeuses, celles de la mono-causalité ! Là où, justement, un effet correspond à une cause, alors que nous savons bien qu'une cause ne produit évidemment pas un seul effet. Nous revoici dans la pensée en silo.
Un autre symptôme m'interpelle. C'est le phénomène du décalage horaire. Troublés, fatigués, décalés, perdus ou désorientés, "à l'ouest" comme disent certains, cette "sensation" nous indique, dans notre chair, l'importance et le poids de l'environnement sur nous et nos comportements. Il nous montre à quel point nous pouvons être impactés, dérangés par ce décalage de cycle. Il nous indique donc combien nous sommes inscrits dans notre contexte et dépendant de notre environnement, comme s'il était bien une réelle partie de nous-mêmes. Ceux qui l'ont vécu ou le vivent régulièrement, même s'ils s'en accommodent en utilisant trucs et astuces, comprennent combien nous ne sommes "pas faits" pour être déplacés si vite, et bousculés dans nos environnements. Ledit environnement pèse sur nous comme un fait majeur de nous-mêmes. Nous sommes donc bien des êtres de système.
Revenons aussi sur ce que l'on appelle l'expérience interdite. Mettez ensemble deux nouveaux nés sans contact émotionnel et culturel aucun avec des adultes ou d’autres êtres vivants, isolés de tout ce qui relève du lien social, comme parler, se toucher, se regarder, sourire, interagir, etc. : ils meurent ! Tous ceux qui ont tenté l’expérience se sont heurtés à ce fait. La finalité de l’expérience dite « interdite » (et pour cause) était de retrouver le langage originel de l’humanité. L’hypothèse était que ce langage que parleraient spontanément alors ces enfants isolés serait le langage initial. Alors, serait-ce l’hébreux, l’araméen ou un autre ?... Voilà qui restait à vérifier. Le pharaon Psammetichus, le roi James IV d’Ecosse, l’empereur moghol Akbar, Louis II de Bavière, Frédéric II du Saint Empire et d’autres encore ont tenté et rapporté l’expérience. Ce que l’on constate tristement est que les enfants de toutes les répétitions de l’expérience sont morts bien avant que de satisfaire les espoirs visionnaires de leurs commanditaires. La confirmation est ainsi faite que "nous ne sommes que relations", pris "identitairement" dans un "système" social. 
Un autre phénomène parallèle et convergent est celui des enfants loups. Ceux qui avaient été « adoptés » avant qu’ils ne se soient inscrit dans le langage, se sont comportés, même physiologiquement, comme leurs parents adoptifs. C’est le cas d’enfants retrouvés qui ne pouvaient se tenir aisément debout, couraient à quatre pattes, dormaient dehors, lovés sur eux même. Ils sont morts entre quinze et dix-sept ans, à l’âge où meurent ordinairement les loups, et ce sans jamais avoir pu s’inscrire dans le langage. Seuls les enfants « adoptés » après leur inscription dans le langage (c’est le cas de l’enfant de l’Aveyron) ont pu revenir à la posture humaine.
Il n'est pas besoin d'aller plus loin dans notre démonstration pour indiquer que, concernant l'être humain et ses diverses organisations, tout est système et qu'il nous faudra toujours en tenir compte quelle que soit la problématique abordée. Nous penserons alors les objets de nos préoccupations, de nos interrogations, dans leur environnement, dans leurs interdépendances, dans leurs systèmes. Hors de cette approche, nous ne comprenons pas grand-chose. C'est aussi ce que nous indique l'échec récurrent des approches prédictives des sondages aux différentes élections récentes : nos sociétés ont changé de paradigme. Les systèmes sociaux ont bougé et les observateurs "avertis" ne savent pas encore prendre en compte ces modifications, comme si la "mécanique" devait rester toujours la même...
La sagesse et le bon sens nous invitent à considérer toute organisation comme un système complexe, tout "individu" comme un élément de système et l'ensemble comme un méta système. Notre culture ne nous y a pas préparés, mais notre rapport au monde bousculé nous y invite avec raison, maintenant, tous les jours.

Il me souvient de ce vieux débat sur la délinquance où s'affrontaient deux postures. L'une préconisait la répression et le redressement, comme si la raison conduisait systématiquement nos comportements et ceux desdits délinquants. L'autre posture préconisait un travail de prévention sur le rapport de la personne à son environnement. Cette dernière démarche, même si elle mérite d'être plus affinée, représente une voie judicieuse et intelligente : travailler sur l'articulation au "monde" de la personne. Dans toute problématique, on visera cette approche systémique. Hors de cette démarche, j'ai bien peur qu'il n'y ait qu'illusion bâtie sur quelques croyances fermées et limitantes. Pour le compte, la pensée scientiste occidentale passerait alors pour une imbécillité rétrograde...
Alors, avant que de conclure, voici quelques axes de réflexions qui nous sont possibles sur quelques thèmes divers :
- D'un point de vue politique, nous ne pouvons pas penser le logement sans penser le vivre ensemble, le lien social, les nouveaux usages, le nomadisme montant pour suivre le travail ou la mobilité des siens... On ne pourra pas continuer à penser un logement immobile et développer la flexibilité géographique de l'emploi.
-  On ne pourra pas continuer de penser le travail et l'emploi sans penser l'évolution des modes de consommation et de non-consommation, les désirs d'autonomie de la décision et de gestion de sa propre activité, sans le principe de la réalisation de soi, sans aborder les projets de vie des acteurs, etc…
- On ne pourra plus penser les impôts sans repenser la société que nous voulons, le "Qui prend quoi en charge ?" la personne ou le collectif et quel collectif, sans penser les interactions globales, sans repenser la fonction de l'état et des communautés, sans repenser le solidarisme et les interdépendances...
- On ne peut pas penser la croissance sans penser la consommation, les usages, les envies, sans penser le projet de société que nous voudrions vivre nous-mêmes, sans penser le type d'emplois, le mode de rémunération du travail, etc...
- On ne peut plus penser l'économie sans repenser la valeur intrinsèque des objets et du travail, sans repenser le rapport entre la production et la distribution, sans repenser la valeur de la valeur, celle même des échanges...
- On ne pourra plus penser le prix du travail, sans penser l'œuvre qu'il construit, à laquelle il contribue, sa valeur et la propriété de chaque émanation...
- On ne peut pas penser l'argent sans penser l'équivalence de valeurs des choses et des notions...
- On ne pensera pas l'économie en parlant de coût du travail à la place du prix du travail... ("Si je paie mal mes ouvriers, à qui vais-je vendre mes voitures ?" disait Ford)
- On ne pourra plus jamais penser des élections sans penser l’imaginaire et l’affect des personnes, les projets de vie personnels, les socialisations des acteurs.
- On ne pourra plus jamais penser le service public sans le public lui-même, sans savoir ce qu’est une population, ce qu’est un droit fondamental, c’est à dire sans une vision exacte de la place de l'humain dans quel type de société.
- On ne changera pas le rapport au politique sans changer le rapport à la consommation.
- On ne changera pas le système de solidarité sans changer le rapport à la concurrence.
- On ne changera pas la grande pauvreté sans changer de rapport à la croissance...

La liste est encore très longue, et laissons à chacun d'ouvrir ses chantiers (ou pas). Gardons en mémoire qu'un collectif, petit ou immense, est un système vivant avec sa dynamique globale dont chaque élément fait partie intégrante et active
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 17 janvier 2017

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