mardi 1 novembre 2016

Rien de nouveau sous le soleil...

Il me souvient avoir lu dans un article de la revue "Sciences humaines", N 283, du 13 juin dernier, ces quelques phrases définitives de réactions ordinaires : "À quel psy se vouer ? On les vante, on les oublie, on les ressuscite, on les recycle, on les confronte, on les essaye en cocktails... Les psychothérapies du 21e siècle tiennent du laboratoire ou de la tour de Babel". Elle témoigne de cette problématique ordinaire actuelle : nous nous pensons à la pointe d'un progrès, à la flèche d'une évolution et cependant nous n'aurions rien inventé. Un critique des écoles de management écrivait dans un article scientifique que depuis Richard Pascale, nous n'avions fait que redire autrement ce qu'il avait déjà écrit, que rien de nouveau n'était apparu dans la littérature de conseil en matière de management. 
Nombre de méthodes et d'outils du management humaniste actuel semblent venus des réflexions toutes récentes des universités canadiennes, comme celle de Laval à Québec. Je pense aux décisions prises sans objections, aux méthodes d'étude en codéveloppement, ou encore à cette pratique du choix de dirigeants par leurs futurs managés, etc... Toutes ont une correspondance lointaine dans l'histoire des sociétés.
Il me souvient, en classe de terminale, de ce texte sur le conflit des générations que nous avait lu notre professeur de philosophie, nous demandant de quelle époque il était. L'un de mes frères, philosophe et professeur en Virginie occidentale, me rappelait très récemment la réponse : "Quand, étudiant, on me l'a donnée à lire, je ne savais pas que c'était un texte d'Aristote et je le trouvais d'une extrême actualité. Il se plaignait aussi des changements de mœurs, du saut de culture entre les adultes et les jeunes, du manque de respect des valeurs et du manque d'éducation de la génération montante." Dont acte ...
Le prince, rédigé en 1532 par Machiavel, écrivain et politique florentin, à l'époque où Florence dominait le monde occidental, est toujours considéré aujourd'hui comme une analyse fort pertinente des arcanes du pouvoir, de ses couloirs obscurs et de ses pratiques souterraines. On en disait Mitterrand un fervent et fidèle adepte. 
Toutes les méthodes de coaching actuelles relèvent peu ou prou de l'approche maïeutique mise en forme par Socrate, cinq siècles avant notre ère. On sait ces philosophes grecs et arabes d'avant notre ère savoir mettre du sens sur les zones grises de nos pratiques. Depuis chacun ajoute une virgule, un accent, un commentaire, sans en jamais changer le fond. Cela a été le cas de Carl Rogers à propos de son approche d'écoute active.
Cependant il est vrai qu'entre Platon dans sa conception d'une vision limitée de la réalité et l'approche de Schopenhauer d'un "monde objet pour un sujet qui le regarde", il y a une marge qualitative. Entre la prophétie auto-réalisatrice de Merton et la prophétie "réalisante" de Watzlawick, il y a aussi une marge de différence conséquente. Mais Esope, esclave et philosophe grec, avait déjà montré, dans sa parabole de la langue, la part conséquente de l'imaginaire et de la symbolique dans  la considération du réel.
En effet, chacun ajoute son commentaire et ses remarques pour préciser une pensée qui évolue lentement. A l'instar de la conversation, les auteurs, parfois dans un temps bien différent, échangent des points de vue et analyses, produisant une dialectique salutaire. Ce que je crains est une approche marketing effectuant un habillage neuf pour des concepts et pratiques anciens. Je pense à la démarche de "codéveloppement" que j'avais connue en 98 sous le nom de la méthode G2P (Groupe de Partage de Projets). Elle avait été édictée par le consultant Gérard Monpin bien des années auparavant. Ces pratiques renvoient immanquablement à la dynamique de groupe (Kurt Levin) et aux réputés groupes Balint, groupes d'analyse et de codécision dans le milieu hospitalier. Il semblerait, d'après une consœur consultante, que cette approche trouverait des racines au seizième siècle, et c'est ce que l'on nomme la pratique du consensus. Alors il faudrait aussi citer Cicéron qui en fut un porteur et théoricien, la présentant comme une méthode "anti-chaos".
Ce qui va changer au fil du temps, par contre, c'est la posture, le parangon pour se penser dans le monde. Ainsi, si le corps social, durant des siècles trouve son modèle dans le corps humain où la tête (le chef) gouverne et oriente le reste du corps, aujourd'hui, la vision d'un groupe pluriel fait de multiples représentations, invite au partage de celles-ci afin de mieux comprendre le réel avant de décider. Or, comme aujourd'hui, la vision d'un monde mécanique et vertical, celui de la modernité, reste fortement ancré dans notre culture. Il est bien difficile d'accueillir d'autres modèles, même "mieux porteurs" ou plus efficients. Il ne s'agit pas d'efficience, en fait, mais de recevabilité. En effet, il y a pour nous, occidentaux modernes, l'idée d'un monde nouveau, né avec le siècle des lumières. Dans sa révolution culturelle scientiste, il ignore toutes les démarches qui l'ont précédé parce que non scientifiques, et hors de sa doxa. Alors on y "réinitialise" les concepts. Ainsi, la médecine oublie les pratiques ancestrales qui nous ont permis de traverser trois cent mille ans d'histoire pragmatique, et impose une posture de sachant et d’expert tuant les maladies, abandonnant la part du sujet, et celle du patient, de son système vivant auto-adaptatif et résistant, etc.
Dans notre monde actuel post-moderne, les vérités s’associent confusément au désir de pouvoir, de notoriété, de réalisation de soi. Se développent alors des mots et des noms nouveaux indiquant des pratiques et connaissances bien antérieures. Des entreprises et associations professionnelles réinventent l'eau chaude, le fil à couper le beurre et la poudre de perlimpinpin. Ainsi, à travers des batailles de paternités et de "justes valeurs" ou "réalités", émergent des combats qui tentent de régler bien autre chose que la réalité du monde. Dès lors, avons-nous réellement besoin de tous ces modèles dits nouveaux ? Quelques repèrent ne suffiraient ils pas à partager la réflexion, comme nous le faisons maintenant, ici ? Le retour aux sources de la connaissance s'impose à nous en toute sagesse et simplicité (bien que ce ne soient pas les notions les plus faciles à "vendre" !).
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 1er novembre 2016






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