mardi 25 octobre 2016

Management et croyances

Nombre d'organismes et d'institutions sont à la recherche d'un management commun à toute leur organisation, alors que le management le plus efficient suffirait... Mais de quoi parlent-ils dans ces organisations-là ? On parle d'une réponse imaginaire à un problème identifié : le management y est inefficace. L'imaginaire local indique que le problème viendrait du manque de structuration de celui-ci. Voilà une induction de la représentation de fond qui implique que le monde est une mécanique (donc il a besoin de procédures) et d'humains qui, eux, seraient faillibles, donc moins efficaces que la machine. Les mathématiques viennent à la rescousse d'un humain défaillant et en sécurise les pratiques. "Errare humanum est" dit le proverbe sitôt déconstruit par la lecture anthropologique de l'histoire... car c'est l'homme qui fait le changement, voire le progrès ! Comment d'ailleurs contester le fait que sa capacité d'adaptation est phénoménale : l'humain s'avère en effet comme le seul "animal" à être partout dans le monde, dans les coins les plus improbables et les plus hostiles, alors qu'il est loin d'être le plus fort, même au rapport poids-puissance, loin d'être le plus résistant ou le plus rapide.
Autre démarche que l'on aperçoit resurgir actuellement et qui semble se généraliser : l'allongement de la durée du travail. Pour quoi faire ? Et la sempiternelle réponse arrive immanquablement : c'est pour mieux travailler et produire plus, affirme-t-on... Rappelons-nous quand même, lorsque le regretté Michel Rocard a pensé le partage du temps de travail, soixante-dix pour cent de celui-ci était de nature industrielle. Ainsi, si l'on faisait fonctionner une heure de plus une machine qui fabrique dix mille clous à l'heure, ce sont dix mille clous de plus qui sont mis sur le marché, d'où un gain pour tout le monde. Mais aujourd'hui, la production de type industriel a largement diminué, voire disparu sur nombre de territoires. Aujourd'hui, la très grande majorité du travail est de type service. Ce qui fait la qualité et le rendement d'un tel travail est la qualité de la prestation rendue. Les processus industriels ne s'y appliquent pas, malgré nombre d'entêtements en la matière. 
Ce qui fait sa qualité relève alors plus de l'engagement de l'acteur dans son activité, que du temps qu'il y passe. Quand un collaborateur peut produire une prestation de qualité en une demi journée, il se trouve un de ses collègues susceptible de la produire moins recevable et en une journée et demie. L'implication de l'acteur convoque et développe les savoir-faire utiles et nécessaires. Ainsi, le temps ne mesure-t-il plus rien sur ce champ de la prestation. Cependant le collaborateur est toujours rémunéré selon le mode de production industrielle, soit à l'heure, au temps passé, comme si le temps était la mesure du travail. Il y a là une incohérence que l'obsession augmente encore : nombre de collectivités dans la fonction publique (et on ne peut pas dire que la production y relève d'une logique industrielle) sont en train de tenter le rallongement du temps de travail, voire revenir sur des acquis en la matière. Victoire ou absurdité ?
Effectivement, il s'agit là d'une démarche aberrante, aux effets délétères. La première conséquence, c'est qu'elle n'améliore en rien la qualité de prestation. Seul un management responsabilisant (comme les démarches vers l'autonomie fertile des collaborateurs) apportera une amélioration en la matière. La deuxième conséquence est la perte de crédibilité des dirigeants auprès de leurs collaborateurs. Ceux-ci savent bien que le temps ne fait rien à la qualité, que ce sont eux, par la qualité de leurs pratiques qui la produisent. Ils vivent ce "détail" tous les jours. La troisième est le désengagement des acteurs dans le projet de l'organisation. Reprendre des éléments participant à la qualité des conditions de travail n'est pas très motivant, surtout si cela se fait sans concertation ni co-construction, hors de toute démarche de sens partagé. Le collaborateur vivra plutôt cela comme une "punition". Les dirigeants y ont donc tout à perdre, en plus de leur temps.
La réponse à la problématique de management est donc inadaptée. Elle répond à des croyances a priori et non à la problématique réelle. L'absurdité n'est donc pas la réponse inadaptée mais la démarche de recherche de la réponse. Il s'agit pour ces personnes davantage de garder cette logique portée par leurs visions de l'humain et des organisations que de rechercher une véritable réponse. Il s'agit donc plus de perpétuer un système que de chercher le meilleur. Il est bien plus confortable, en effet, de vivre dans un monde "certain", même s'il est aussi faut qu'illusoire, que de vivre dans un environnement moins connu, et donc plus aléatoire. C'est à partir de cette crainte idiote, de cette peur de se retrouver "ailleurs", de ce vertige devant un environnement peu repérable, voire inconnu, que ces "dirigeants" se privent de l'adaptation. On s'aperçoit alors que ce type de personne préfère le faux éternel que le réel où l'évolution adaptative vers un meilleur état est possible. 
Nous voyons bien là que l'évolution et l'adaptation (et non le progrès) dépendent de la posture disponible, attentive et ouverte du sujet qui se confronte au monde. Nous savons que l'humain actuel est totalement incapable de survivre dans un environnement naturel, dans la mesure où il en a perdu toute l'intelligence et la connaissance d'un monde de nature. Le phénomène est d'autant mieux vérifié que nous savons qu'il ne survivrait pas plus de trois jours si, d'un seul coup, il n'y avait plus d'électricité sur terre... trois jours ! Est-ce que l'humain post-moderne sait cette morbide réalité ? Intuitivement, peut-être... Est-ce pour cela qu'il a peur du "noir" ? Possible...
Alors, sans perdre de temps ni sa tête, il nous faut repenser nos postures, relire le monde dans lequel nous sommes imbriqués, reconnaître nos interdépendances, savoir ce que nous voulons comme prioritaire, primordial, précieux, et alors nous pourrons réinventer les pratiques et le management dont nous avons besoin pour exister encore demain. Le monde n'est pas notre jardin ni notre marché, mais notre matrice.  Alors, nous pourrions conclure avec José-Maria de Heredia, (dans l’Oubli), « …La terre maternelle et douce aux anciens dieux, fait à chaque printemps, vainement éloquente, au chapiteau brisé, verdir une autre acanthe… »


Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 25 octobre 2016



.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos contributions enrichissent le débat.