mardi 11 octobre 2016

C'est le parcours qui compte, pas la destination

Placez cette phrase du titre dans la barre de votre moteur de recherche web et vous verrez le nombre impressionnant de sites, d'auteurs qui la citent, en parlent ou en relaient l'idée. Phrase peut être de Confucius, elle est aussi un proverbe gitan et un objet de réflexion dans les champs du développement personnel, de la quête de bonheur, de spiritualité et de la recherches sur le management. La démarche apporte bien plus que la seule atteinte de l'objectif visé. Toutes ces approches rejettent vivement l'horrible phrase "La fin justifie les moyens". Elles s'y opposent.
En management, on parle d'entreprises libérées. On les met en exergue pour leur efficience et pour le bonheur qu'elles apporteraient à leurs collaborateurs. Entreprises libérées, d'accord, mais de quoi ? ...du paiement des taxes ? ...de règles et lois contraignantes ? ...de contraintes budgétaires, organisationnelles ou des marchés ? Non, rien de tout cela. Il s'agit pour elles de se libérer des préjugés comptables, organisationnels ou gestionnaires, des modèles "réputés classiques", de la peur de la dynamique des organisations, de la peur du lâcher prise, de la peur des autres, de l'erreur humaine, du vivant, quoi ! C'est bien là un paradoxe parce que l'organisation est bien un système vivant et ce qui la fait bouger, exister, évoluer c'est bien aussi ce "vivant". Et c'est donc tout naturellement, sans projet, sans méthode ni processus, que le vivant évolue et s'adapte à toutes les contraintes. L'humain en fait la preuve depuis trois cent mille ans. Il est l'être le plus adaptable de tous les animaux et vit dans sur des territoires les plus improbables, entouré de végétations et d'animaux disparates et si singuliers. Lui, l'être humain, est encore et toujours là, partout sur la planète.
Ce changement en continu, cette adaptation constante aux contraintes, c'est ce que nous appelons aujourd'hui l'innovation, reprenant un terme de la culture d'ingénierie. Cette adaptation est bien un mouvement continu qui repose sur les ressources et les intelligences des acteurs eux même, ceux qui sont là, subissent les contraintes nouvelles et anciennes, et produisent le changement, et donc les actions utiles ou nécessaires. Einstein affirmait qu'on ne résout pas un problème avec les postures et les idées qui l'ont produit. Il faut donc sortir de son cadre et de ses habitudes. Il faut innover. C'est ça l'adaptation. C'est là que le chemin est notre "maître".
Non seulement ce changement par réactions "in vivo" produit les meilleures adaptations, mais, de plus, il confère du plaisir, de l'intelligence et de la fierté. Il s'agit là d'une démarche autant apprenante qu'adaptée, "thésaurisable" et reproductible.
Ce qu'a raté l'association MOM21, dont j'étais membre fondateur, c'est de comprendre que la démarche est le voyage, pas la méthode ni la destination. Nous en dirons un mot à l'occasion. Il n'y a d’ailleurs pas de méthodologie à ladite démarche ni de destination définie ; il n'y a que la démarche. Chercher des normes, des procédures, des invariants, des béquilles, relève de la culture d'ingénierie, pas de la démarche d'innovation et d'adaptation. L'idée de progrès même perd ici de son sens, et l'on retrouve là la problématique de l'adéquation systémique. 
Je m'explique : la personne tente d'atteindre une idée, une image, une représentation. Ce peut être juste de survivre ou de se sentir mieux. Cette idée se confronte à un environnement peu favorable, rendant incertaine, parfois "impossible" ladite atteinte avec la pratique qu'elle a, ou qu'elle a eue jusque-là. C'est donc ici un système à trois variables : la personne, l'idée poursuivie et l'environnement.
Ces trois variables, selon les cas, peuvent être incompatibles. En l'état de confrontation problématique, l'une, au moins, doit disparaître (à minima pour que les autres existent). La première solution logique serait de modifier l'environnement pour que la personne survive. Elle peut donc décider de l'incendier pour le cultiver à son habitude, ou de changer de territoire. Il existe une deuxième solution : ce serait que la personne abandonne son idée poursuivie, pour continuer dans ce contexte, dans cet environnement. Elle laisse de côté donc l’idée de s'y installer, et de cultiver pour y apprendre la cueillette et la chasse par approches expérimentales successives. Ou alors encore, et c'est là l'ultime possibilité, la personne disparaît. Elle meurt, contrainte par les oppositions.
L'innovation, c'est donc de changer sa pratique personnelle, la manière d'aborder le contexte mais aussi le regard sur son idée. Ainsi, le cueilleur devient chasseur ou vice versa. La personne invente la production du feu, bâtit un abri avec et en fonction de son environnement, change son alimentation, se couvre ou change son mode vestimentaire, etc. Plus près de nous, la personne visant un mieux-être réorganise sa demeure, change de conjoint, aborde autrement les problèmes du quotidien ou même s'en détache, voire se fond dans l'environnement comme élément du contexte (je pense à la permaculture). Il me souvient cette historiette où deux amis se retrouvent et l'un demande à l'autre s'il a suivi ses conseil en psychothérapie pour ne plus faire "pipi au lit". L'autre lui répond qu'il s'en est bien inspiré et qu'aujourd'hui il continue ses pratiques nocturnes involontaires mais qu'à présent il s'en moque absolument et vit heureux. 
Cette innovation adaptative, la personne la concevra en fonction d'elle-même, sans procédure, sans modèle déterminé, juste en laissant faire sa raison et son imaginaire en fonction des compétences qu'elle se connait. C'est bien sur le chemin qu'elle les a apprises. Un dicton populaire nous dit d'ailleurs que c'est en forgeant que l'on devient forgeron. Chaque pratique est un ajustement simple au réel, une mise en cohérence effective et pragmatique. Elle sera un élément de nouvelles connaissances, une ressource supplémentaire.
Ainsi, si l'idée préside à l'action, en la précédant, l'action innovante sera donc, non pas de capituler, mais de faire avec les "moyens du bord", et ladite personne va s'adapter à son environnement. "Ce que tu ne peux empêcher, épouse-le", nous indique la sagesse orientale. J'ai entendu un cadre dans une institution bureaucratique me montrer que "Ici, face aux problèmes, les gens avec quatre bouts de ficelles et un peu de bonne volonté font des pontages coronariens et ça marche sans problèmes. C'est juste qu'aujourd'hui,... on manque de bouts de ficelles..." 
En matière d'innovation, il n'y a pas, a priori, de solution meilleure qu'une autre. Il y a juste une pratique apprenante que notre parcours nous a révélée ; je dirais même "intuité". Elle est fertilisante pour l'intelligence et la sagesse. L'idée, que l'on avait au départ de l'action, se transforme tout au long du parcours, jusqu'à être tout autre chose. C'est donc bien le parcours qui est déterminant. On peut même ajouter que ce parcours est aussi source de plaisirs, de satisfactions, de grandissement, d'améliorations, de changements, d'évolutions. A une condition, pourtant : que l'idée ne se matérialise pas en destination définitive car, alors, frustrations et désillusions seraient au bout du voyage.
En matière de management, le principe est exactement le même puisque manager est se "débrouiller", "faire au mieux,... pour le mieux" avec une problématique singulière. Il s'agit de suivre ou réaliser une idée dans un contexte singulier. Alexandre Gérard, patron de l'entreprise Chronoflex, demandait à Jean-François Zobrist, à l'issue de sa conférence nantaise, quelques conseils pour commencer à "libérer" son entreprise. Jean-François Zobrist lui répondit très justement : "Débrouille-toi !"
Il n'y a ni chemin tracé, ni méthode, ni invariants, pas de procédure ni de modèle. Il y a juste un patron qui a une idée de son entreprise, de sa raison d'être, des gens qui l'animent et l'accompagnent, et il s'adapte, sort des cadres de pensée ordinaires ou habituels, observe, écoute, compare, imagine et invente le reste... Au bout du chemin, il se retournera pour contempler un parcours bien rempli dont il sera certainement plus fier que les bons produits dont il parle volontiers. Aimez les gens et le travail bien fait, voilà qui suffit donc à devenir un excellent patron, un excellent manager. 

Jeu, Set et Match...


Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 11 octobre 2016







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