mardi 21 juin 2016

L'intuitionnisme comme intelligence de l'imprégnation

En mathématique, l'intuitionnisme est une logique fondée, comme son nom l'indique, sur l'intuition. Elle évacue un radicalisme scientiste considéré limitant, comme la pratique d'exclusion du tiers objet dans le raisonnement. Il ne prouve pas l'existence de choses vraies (et ne cherche pas à le faire) mais indique des choses, ou états, "probables" au seul sens qu'on "peut les prouver". 
En sociologie, comme en philosophie du quotidien, nous pourrions parler d'une logique de l'imprégnation, c'est à dire de la connaissance par les sens. Cela signifie que ce ne sera plus la logique déductive qui fondera l'accès à la connaissance, comme Descartes le posait, mais celle de l’immersion pour que l'observateur, en relation toute sensorielle avec l'objet, en prenne un ressenti, la "sensation", en saisisse le "sens" (par les sens) et l'entité, voire l'identité concrète (sentie et ressentie). 
Il y a là, en effet, quelque chose du constructivisme et il me revient cette phrase de Schopenhauer dans Le monde comme volonté et comme représentation, "La réalité est un objet pour un sujet qui le regarde. Si le sujet s'en va, l'objet disparaît". Il s'agit bien, là aussi, de la connaissance "par la relation" et non "par l'identification comparative et déductive".
C'est cette même différence que l'on connait entre le monisme (la considération d'un monde global, total, de même "matière", habituellement opposé au dualisme d'un monde d'esprit et de matière) et le rationalisme, lequel pense le monde en collections d'objets et de catégories. Cette pensée intuitionniste, que Maffesoli caractérise comme hédoniste, est en émergence forte dans l'évolution tant post-moderne qu'alternante culturelle (en d'autres termes, ce fameux temps d'après qui s'élabore actuellement sous nos yeux). Elle occupe et imprègne, notre société.
Ainsi, interrogeant sur "l'après", deux participants à une "Nuit Debout", le sociologue entendit ces deux réponses bien différentes : "On fera appliquer ce que l'on a décidé", mais aussi "Il n'y a pas d'après. C'est maintenant que les choses se passent !". Autant la première réponse relève du rationalisme, et de la vision d'un monde orienté vers un résultat de progrès ; autant la seconde est intuitionniste, imprégnée d'un immédiat vivant.
L'intuitionnisme aborde donc la connaissance par imprégnation : imprégnation par capillarité, par osmose, par contact sensoriel. L'intuitionnisme ne vise ni un monde meilleur ni même un temps suivant. Il ne vise pas non plus une conséquence, une production, une pérennisation, et pas davantage un quelconque "après". Non, il ne vise rien hors de lui-même. Il est son propre objet : il est dans la délectation du "constaté là vivant", du bonheur de savourer l'immédiat, de le vivre et le déguster. 
Prenons un exemple. Quand des ami(e)s se retrouvent, que font-elle(il)s ? Ils-(elles) déjeunent ou dînent ensemble, boivent un verre, "se payent une toile", un concert, un spectacle, font un voyage, voire visitent un musée, un village, un paysage, voire encore font l'amour, bougent ou courent ensemble... il s'agit là d'autant d'événements au cours desquels ils échangent points de vue et sensations. Soit, ils-(elles) exaltent leurs sens, vibrent ensemble "sensoriellement" de l'ambiant et en font un reliant*. En cette occurrence, les mots sont là en commentaires de la vibration avec le réel. C'est aussi là tout l'art des romantiques.


Il est vrai que des gens se rassemblent aussi pour débattre, confronter des points de vue, argumentant, tentant de convaincre. Il y a parfois des jeux de pouvoir ou de séduction, l'expression de conflits d'intérêts ou de conception. Nous sommes là dans un intellectualisme rationaliste. Certains à l'écoute trouvent ça pénible, lourd, fatiguant, et finissent par quitter les lieux pour quelque chose de plus sensible. En sortant, tout en échangeant un regard complice, ils commencent à rire, rires nerveux, puis joyeux. Le plaisir revient alors...
L'intuitionnisme est-il "mieux" que le rationalisme ? Voilà une question de rationaliste. Le monde intuitionniste relève d'un romantisme pragmatique. Il n'y a pas d'autre finalité que la sensation du vivant immédiat. C'est lui qui apporte "tout" de ce qui concerne la connaissance (de "l'être là"). L'intuitionnisme s'avère ainsi bien différent du rationalisme et l'un est incapable de penser l'autre. Voilà une rupture radicale d'intelligence, voire de paradigme, et ce changement sociétal, auquel nous assistons depuis plusieurs années, relève du passage de la modernité à la post-modernité et au temps d'après, soit d'un rationalisme omnipotent à l'intuitionnisme.
Ainsi, dans ces conditions, conduire un projet, développer une vision politique, une pratique organisationnelle, ou le management des organisations, font changer radicalement de nature et de pratique. Ce qu'ont en commun (et il me semble qu'il n'y ait que cela entre les deux approches) c'est cette incontournable et nécessaire relation à l'autre. En revanche, la "qualité" de cet "Autre" est sûrement bien différente. Si pour l'intuitionniste, l'autre est tout ce qui n'est pas lui (et encore...), pour le rationaliste il s'agit de tout ce qui n'est ni moi ni objet. Il arrive même que le "semblable" perde cette qualité d'Autre, comme c'est le cas, par exemple, dans l'organisation scientifique du travail. 
Autant l'approche intuitionniste peut être, à juste titre, considérée comme organique, tenant compte d'un "grand tout" vivant et auto-dynamique, autant l'approche rationaliste reste mécaniste. Ceci nous renvoie aux différents articles que j'ai déjà publiés sur le sujet. L'approche systémique, comme je l’identifiais dans la culture des populations animistes et chamaniques, relèverait-elle ou s'approcherait-elle de cette intelligence, voire de cette "sagesse" intuitionniste ? Voilà encore une question rationaliste. Est-ce que je m'imprègne de l'intérieur ? ...Est ce que je me rends disponible et à l’écoute ? ...Ou est-ce que je tente de faire entrer le monde dans mes "cases", dans mes catégories ?
Ainsi, tout ceci nous indique que nos intelligences devront comprendre, afin de les appréhender, ces deux types d'intelligences, s'en imprégner, afin d'agir en conséquence. Sans cela, nous risquons bien de ne rien comprendre à ce qui se passe autour de nous, dans nos rues, nos maisons, nos entreprises et sur nos places la nuit. Ce serait le "meilleur moyen" de n'avoir plus aucun levier dans les mains. L'objectif n'est évidemment pas que "tout" nous échappe. Nous savons, au moins maintenant, ce qu'il nous reste à faire. J'en ai au moins la sensation... l'intuition, et cela, il fallait, et il faudrait... y penser !.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 21 juin 2016
* cf : Marcel Bolle de Bal, Reliance, déliance, liance : émergence de trois notions sociologiques, in Société, Ed De Boecl, n° 80, 2003



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