mardi 17 mai 2016

Le bonheur n'est pas le plaisir

Il peut paraître surprenant de parler de bonheur et de plaisir dans le cadre du management des personnes et des projets. Cependant il est maintenant acquis que le bien-être au travail est facteur de cohésion, de cohérence et de performance dans les organisations. Quand on parle de bien-être au travail, on ne parle pas de plaisir mais de conditions rationnelles qui font que l'employé, l'agent, se sent bien dans ce qu'il fait et donc s'y engage sans réserve ni retenue. Bien qu'il soit vrai que l'on prenne du plaisir à réaliser une tâche ou une autre, que l'on prenne plaisir à rencontrer tel ou telle sur son lieu de travail, ceci ne fait pas le bien être professionnel. Ainsi donc, le cas du bien-être et du plaisir au travail me semble un excellent cadre pour montrer que le bonheur n'est pas le plaisir.
Pourquoi le montrer ? Pour que chacun puisse en tirer une meilleure gouvernance de soi même dans les organisations et aux dirigeants un management mieux adapté au vivant de nos organisations. Nous ne reviendrons pas sur le fait que l'autonomie fertile des employés fait la richesse de l'entreprise, ni sur le fait que la contrainte et le contrôle font plus de tricheurs que de collaborateurs, comme l'indiquait Yvon GATTAZ en 2003 devant un parterre de dirigeants. On remarquera que je parle de se gouverner dans l'organisation et non pas de gérer son parcours. La démarche est effectivement plus complexe que comptable. Nous sommes là dans un type de choix multi-causal.
On posera que le plaisir est une sensation mentalisée, éphémère et dépendante de conditions singulières, de contextes extérieurs à nous-mêmes. C'est bien pour cela que le plaisir est dépendant, d'une part de sensation (après c'est bien nous qui en faisons ce que nous voulons ou pouvons) d'autre part de facteurs extérieurs dont nous ne maîtrisons pas l'existence ni la présence. Prenons un exemple : L'ergonome vient de m'apporter un siège très adapté à mon activité. Je m'y installe et prend du plaisir à son confort. J'en ressens un bien-être physique temporaire car à la fin de la semaine, mon habitude a pris le pas et ce confort matériel nouveau est devenu un ordinaire quotidien. Mon attention, ma préoccupation sont désormais ailleurs.
Poussons le bouchon plus loin. Nos plaisirs dépendent de nos goûts et ceux-ci bougent avec le temps et les circonstances. Le sucré, le salé, l'amertume et l'acide sont des caractéristiques de goût répertoriées par les experts en gastronomie et nous sommes singuliers face à cela. Si, enfant, je n'aimais pas l'amertume, qu'elle provoquait chez moi de la répulsion, j'aime aujourd'hui la bière et les endives en gratin, lesquelles en offrent la caractéristique. Ce qui était du déplaisir hier est un plaisir aujourd'hui et vice versa.
Mais, le plaisir n'est pas mécanique. Il est aussi lié à nos projections et investissement émotionnels. Que dire des personnes qui prennent un certain plaisir aux douleurs physiques, à se faire mal ? C'est là un paradoxe logique et pourtant rien de bien compliqué : ces personnes investissent dans la douleur quelque chose de leur rapport à la sensation, à l’excès, à la transgression, à la relation interpersonnelle, construit de l'expérience. Le goût se façonne aussi dans notre histoire. Il est fortement lié à nos expériences, à nos souvenirs heureux ou malheureux, à notre lien social. Il y a, par exemple, des goûts culturels, sinon comment expliquer que les australiens adorent la Vegemite, cette pâte à tartiner qui fait horreur aux palais français ?
Donc le plaisir n'est pas qu'une satisfaction de nos sens, mais un construit culturel et imaginaire. Il est aussi tout autant lié à la perspective de l'avoir. Il me souvient combien, enfant, je jubilais à l'idée de déguster du riz au lait. Le plaisir n'était donc pas que de le manger mais de voir ma mère arriver vers la table avec la casserole fumante. La perspective m'était tout autant du plaisir. Le plaisir est donc une sensation éphémère, dépendante, relative et fugitive. Ce n'est donc rien de transcendant, rien de durable. Le plaisir pris, nous regardons vers le prochain objet avec appétit, l'attente pouvant être par ailleurs tout autant jouissive que frustrante.
Mais il y a aussi encore une autre dimension autour du plaisir que nous exprimons dans la formule du verre à moitié vide et du verre à moitié plein. Pour certains, le plaisir est une chance savourée quand pour d'autre il sera une parenthèse dans la frustration, qui de plus la confirme. Pour les premier, le fait ou moment de plaisir est une opportunité de jouissance ("Quelle chance...") pour les seconds ce sera plutôt la réaffirmation qu'ils en étaient privés et que ça va bientôt s’arrêter. Il y a du bonheur chez les premiers quand il y a de l'amertume, de la mélancolie chez les seconds.
Ainsi donc, l'idée de bonheur est bien tout autre chose de distinct. A l'aune de la pyramide de Maslow, on peut dire que le plaisir repose sur la satisfaction des premiers besoins physiologiques passés au crible de nos représentations, quand le bonheur reposerait sur la sommet de cette pyramide : la réalisation de soi. Frederick Herzberg disait aussi que la satisfaction des deux premiers besoins était jugée comme normale (si je ne les ai pas, je rouspète) quand la satisfaction au sommet de la pyramide est objet de motivation. Je repense à la fable du chien et du loup. Le premier est attaché aux satisfactions qu'apportent le confort de bien se nourrir, d'avoir une niche confortable pour dormir, d'être brossé et caressé, quand le loup préfère à tout cela sa liberté d'aller et venir à sa guise.
Il faut juste savoir ce que cherchent les gens et ce que nous cherchons nous même : du plaisir ou le bonheur ? En effet, la réalisation de soi constitue une satisfaction bien plus pérenne que le plaisir, bien plus globale et totale. Elle est supérieure aux différents plaisirs connexes puisque, comme la fable nous le raconte, nous sommes tout à fait capables de reculer nos curseurs en termes de satisfaction physiologique et de sécurité pour atteindre plus de réalisation de soi. C'est ce que montrent nombre d'études sur les entrepreneurs qui préfèrent avoir moins de sécurité, moins de revenus pour commencer une activité où ils seront libre de conduire leur propre affaire à leur guise, prendre les décisions et piloter leur affaire. C'est ce qu'a montré Manfred Max-Neef* dans ses travaux sur la vie des acteurs dans les organisations. 
Ainsi, ce qui accompagne la réalisation de soi sont l'autonomie d'action et de décision. Nous comprenons là que le bonheur se construit dans l'action, pas dans la consommation comme certaines formes de plaisir. On constate dans les populations privées de leur activité ancestrale et identitaire comme la chasse et la cueillette (je pense aux Bushimens de Namibie ou aux populations amérindiennes), des désœuvrements pathologiques accompagnés de phénomènes d'alcoolisme et de maladies liées à l'ennui et à la dépression.
Mais quelles variables constituent ce bien-être ? Quels sont les éléments du montage de cette réalisation de soi, qui vont conditionner le bonheur ? Il semble qu'en la matière, trois éléments convergeraient. D'une part il y a une question de confiance en soi, en l'avenir, dans des gens et dans les éléments de contexte, environnementaux. D'autre part c'est aussi la question d'un certain alignement de la personne ; c'est à dire que "ce qu'elle se pense être" s'inscrit tout à fait dans le rôle, dans la fonction, qu'elle se projette de jouer (de devoir et de pouvoir faire), et ce dans un environnement prédictible. Cela ne veut donc pas dire que l'environnement lui est favorable ou défavorable, mais qu'elle pense suffisamment le connaitre pour savoir s'en arranger. Si la personne a une vision du monde qu'elle comprend (c'est à dire : dont elle peut prédire les mouvements) dans lequel elle va pouvoir "s'y voir", et à une certaine place, celle justement dans laquelle elle peut se projeter. Dans ces conditions, la perspective de réalisation de soi est là, et le bonheur aussi. Le troisième élément est l'idée de l'œuvre à construire qui tient à cœur et représentera, prolongera son auteur. 
Bien des gens acceptent des situations complexes, des projets difficiles, des fonctions à risque tout simplement parce qu'ils y voient cette perspective de réalisation de soi avec ces trois élément emboîtés. Je crois qu'il en va exactement de même dans nos vies personnelles et sociales.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 17 mai 2016


* Manfred Max-Neef, économiste et environnementaliste chilien, membre du club de Rome, enseignant intervenant dans plusieurs université américaines et dans le monde. C'est son système de développement humain basé sur les désirs fondamentaux qui l'a fait connaitre.

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