mardi 19 avril 2016

La fin est indispensable !

Dire qu'une chose est finie nous indique bien qu'elle est achevée et que l'on va passer à autre chose. Mais cela nous indique aussi qu'elle existe "comme ça" et ses limites en font sa définition, son calibre, délimitent son "dedans". Il arrive que certaines personnes n'aiment pas imaginer qu'elles vont mourir, que la fin les attend. Pourtant c'est cette fin qui nous ramène au présent, qui le rend dense et si important, si sensible et si fort. Sans fin, la vie, l'existence, n'ont pas de repos, pas de raison d'être non plus, pas de valeur réelle, pas de prix. "Vivez comme si c'était votre dernier jour", prête-t-on à Gandhi. Voilà une sagesse qui nous installe dans l'action.
Ainsi, comme tout concept, toute réalité ne peut être dite et "comprise" que dans un cadre qui la contient, la limite, l'inscrit dans son environnement, la "circonscrit". Sans limite, sans frontières, le monde est flou, indéfini, incertain, imprécis, mélangé, illisible. Trop vague, nous avons du mal à le "comprendre", soit à l'intégrer dans notre connaissance.
Nos enfants, disons-nous, ont besoin de limites pour se situer, pour s'intégrer, se socialiser. S'intégrer, oui, mais dans quoi ? ... Si les limites sont floues ou absentes... Il y a toujours un dedans (où je veux être ou pas) et un dehors qui n'en est pas. Si je sors du camp, de la prison, alors je suis enfin libre... à condition que je sache que j'en sois bien sorti, que j'en aie dépassé la limite extérieure. En toute chose, j'ai donc besoin de la limite et peut être et surtout, ... de la connaitre ! C'est la limite qui contient la chose, le concept, la réalité.
Oui, je suis bien vivant parce que la mort m'indique la fin de la vie. Sans la mort, je ne peux pas jouir de la vie. Sans le noir, il n'y a pas de blanc. Sans le dehors, il n'y a pas de dedans. Sans contenant, il n'y a pas de contenu, etc... Ainsi, il y a la ville et la banlieue. Il y a la ville et la campagne. Il y a la ville et ses catacombes. Il y a la ville et ses habitants, etc. De chaque chose, une multitude s'en distingue parce qu'elles ne sont pas cela, parce qu'elles sont hors de ses limites, hors de son sens, hors de son cadre de définition.
Quand je commence quelque chose, quand on me confie un projet, quand je débute une activité, j'ai besoin d'en connaitre la finalité, la finitude, la fin. "C'est pour quand ?" me demande mon collaborateur. "Vous avez une date butoir ?" questionne le chef de projet à son commanditaire. Il n'y a que le sage pour savoir que c'est le voyage qui est important, pas la destination. Oui, mais quand je tombe malade, j'aime bien savoir quand je serai rétabli. Quand je m'en vais, j'aime bien savoir quand j'arriverai. Quand je commence j'ai besoin de savoir quand je finirai. Etc.
La fin fait partie de l'objet, de la réalité. Elle en est une composante essentielle. Comme le mal m'indique ce qu'est le bien, le noir m'indique ce qu'est le blanc, le dehors m'indique ce qu'est le dedans, le devant m'indique le derrière. Mais je ne sais toujours pas ce qu'est la perfection, l'infini, l'horizon... Chaque fois que j'avance, ces notions là se déplacent sans jamais que je ne les atteigne : elles sont sans limites, donc ne finissent mais ne commencent jamais, non plus.
Ce qui ne peut pas finir, ne commence donc jamais. Je ne peux donc jamais atteindre ni accéder à ce qui ne finit pas, comme l'horizon ou l'absolu. La fin m'est indispensable et l'infini m'est insupportable. Et pourtant, j'en ai tellement besoin car s'il y a les objets et les choses de la réalité qui sont finis, il y a les concepts ou notions, comme la vérité ou la réalité, les orientations comme l'ouest ou le sud, qui n'ont pas besoin d'être finis pour jouer un rôle de repère pour mon orientation. Concepts et notions sont des abstractions, des infinis qui nous servent à penser et circonscrire le fini. 
Or, ce n'est pas tout. C'est sur cette frontière, sur cette limite entre le dedans et le dehors, que se passe la création. Tout ce qui est au delà de cette limite "aspire" une nécessité de sens. "Mais qu'est-ce donc que cet au delà du mot ?". Il y a quelque chose, mécaniquement, qui existe, puisque la nature a horreur du vide, ... et que la nature humaine a horreur du vide de sens. La limite indique cet au-delà, cette existence par défaut, en creux de la réalité. Le poète, l'artiste, le mystique vont y mettre quelque chose, et ce quelque chose, c'est justement ce à quoi la croyance humaine aspire (et peut être aussi l'inspire). Alors, sur cette ligne apparaissent l'humour, la création, la croyance, s'exercent l'imaginaire et la mystique. Ainsi, croire est un effet du langage. Tout ce qui est nommé existe. Le reste, non. Mais dans l'au delà des mots émerge un espace à signifier, comme un espace à conquérir, à habiter...
Ainsi, je prends conscience du phénomène suivant : ce qui me sert à penser le monde, à le comprendre, n'existe pas forcément : les concepts sont des morsures du langage dans le réel et leurs repères sont le vrai, le faux, le réel, l'imaginaire, l'horizon, l'infini, l'ouest, etc. De fait, tous ceux-ci ne sont que notions, intellections. Mais qu'est-ce qui me donne à penser le vrai, le faux, le réel, l'imaginaire, etc. ? ... les exemples finis que je ne comprendrais pas sans ces repères infinis. C'est bien comme le dedans et le dehors, après tout... Si le premier est fini, le second ne l'est pas parce que, justement, il m'indique ce qu'est le dedans. Supercherie, je peux mettre tout ce que je veux hors du dedans, donc en termes de repères...
C'est peut être là, avec "ça", que s'installe la spiritualité quand nous prenons en compte un infini immanent (vision cosmogonique d'un grand tout) qui me donne à penser le réel en écho de cet au delà du mot, et sans lequel je risquerais d'être idiot, de ne pas comprendre grand chose du monde. Mais alors, quelles perspectives !
 Jean-Marc SAURET

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