mardi 5 avril 2016

Identité et socialisation

« Le monde a bien changé. Je me demande où l'on va... Plus personne ne respecte plus rien. Où sont nos vraies valeurs ? » Voici quelques propos ordinaires entendus çà et là, aussi après les attentats à Paris le treize novembre 2015, ou à Bruxelles le 22 mars 2016. Oui, la société n'est plus monolithique. Elle est fractale et la violence ne produit plus la soumission. Ce qui fait autorité est très incertain. Ce n'est peut-être plus la compétence, ni le savoir, encore moins l'analyse, mais peut être la séduction du discours. Nous sommes entrés dans une nouvelle socialisation. C'est sûr, mais qui sommes-nous dans ce nouveau lien social ? Qui sont ces gens si différents de soi ? Qu'est ce qui nous fait être ensemble, nous reconnaître ou pas, nous harmoniser tant bien que mal ? 
Comme nous l'avons déjà regardé, l'identité n'est pas une qualité mais une activité à part entière où nous passons notre temps à en revisiter, vérifier, renforcer la représentation (cf. notre article : "Vous avez dit identation ?" *). Dans cette activité, il y a plusieurs systèmes  de constructions identitaires qui se côtoient et se conjuguent. Ce n'est pas l'objet de l'identité qui compte. Il est interchangeable, mais la nature de l'identité. Elle se construit soit justement autour d'un objet, soit autour de l'action, soit autour de la réputation, et tous trois participent à la socialisation. Les stratégies et comportements d'acteurs en découlent.
Elle participe de notre relation au monde : je le pense comme je suis. L'anthropomorphisme n'est pas qu'une réduction cognitive à soi comme modèle, mais un processus ordinaire de la connaissance. Pour connaître et comprendre le monde, j'ai besoin de savoir qui je suis. C'est bien ce qui manque à l'autiste et au schizophrène, lesquels sont des terrorisés par un monde qu'ils perçoivent inconstant et incompréhensible.
Voilà donc que s'invite, et c'est bien normal, la notion d'enjeux, et aussi; d'intérêt. Il y a ce désir d'être, la sensation d'être et cet être qui nous revient de l'autre, des autres, en pleine face. Ce sont là les trois dimensions interactives de la sensation de soi. Elles sont parfois en conflit, parfois en harmonie. Ainsi, j'investis dans ce rapport à l'autre, que je le craigne ou que j'aie confiance en lui, cette relation d'interdépendance selon mes préoccupations. Je ne suis "que de l'autre", mais il n'y a que moi qui m'intéresse in fine et je ressens aussi que j'ai du pouvoir sur lui, pouvoir d'autorité, de présence ou de séduction. 
 
A propos de confiance il nous faut relire Georg Simmel. La confiance apparaît comme une construction personnelle sur la prédiction. Tant que je peux prévoir, prédire, pressentir ce qui peut se passer, ou ce que l'autre va faire, j'ai confiance. On parle alors de "confiance positive" et de "confiance négative" selon que ce qui est pressenti nous est favorable ou non. Si, dans nos récits habituels, la confiance est attribuée à l'extérieur de soi (avoir confiance en l'autre, dans les événements, dans la structure, l'architecture, le temps ou le climat...), elle est un processus strictement intérieur, seulement personnel. Elle repose sur des postures, des représentations et des valeurs propres.
Par contre, la construction d'une réciprocité (ou pas) de la confiance est une démarche de communication ordinaire où les acteurs échangent des références (remarques, représentations, critériums, légendes, valeurs et croyances) qui les rendent réciproquement prédictibles ou pas (Rodolphe Ghiglione). Je crois que s'ouvre là un autre champ connexe, celui du désir de confiance. Il relève autant de notre besoin d'exister dans le regard de l'autre que de rendre sûr et confortable son environnement, son propre champ relationnel.
Bien des chercheurs avant nous ont travaillé ce sujet et les conclusions aboutissent à l'identification de ce processus interne personnel. Toutes les approches périphériques présentes dans les discours populaires et habituels, comme favoriser la confiance, relèvent du fantasme, du désir et de la fiction. La confiance de l'autre est un processus sur lequel nous n'avons pas la main.
Ainsi, cette interaction, cette réciprocité dans notre construction identitaire permanente, est notre lien social. Il est investi de rites de reconnaissance, de passage et d'appartenance qui sont notre socialisation. Nous voyons bien là que l'identation, cette activité de vérification et de reconstruction de l'image de soi, de la conscience de soi est à la fois, le facteur et la raison de notre socialisation. Voilà peut être une bonne raison d'y accorder son attention.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 5 Avril 2016

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