mardi 22 mars 2016

Corrida & Bureaucratie

En ce vingt deux mars, date historique pour les mouvements révolutionnaires, j'avoue ne pas tout connaitre des subtilités de l'art taurin et même ignorer les éléments qui le font entrer dans la catégorie d'Art. 
Mon travail de sociologue m'a amené à comprendre qu'il s'agissait peut être là d'une religion, celle du "macho". Elle se constitue sur une certaine conception de l'homme affirmant sa virilité dans le courage et ses vertus. Ici, le taureau représenterait et incarnerait ces valeurs et l'affronter, le combattre, les exalterait. 
Si l’arène est le temple de cette célébration, la course en est le culte. Il semblerait qu'il faille le sacrifice de l'animal pour que la célébration soit parfaite et les valeurs du macho correctement exaltées. 
Comme tout rituel, il faut le répéter. Une fois ne suffit pas. C'est la reconduction qui vérifie à chaque fois que les choses sont bien en place. Mais je n'y connais pas grand chose. Je préfère donc laisser parler quelques images.


Ce dont je m'aperçois alors, c'est qu'il en va de même des organisations bureaucratiques, dites mécanistes, ou "à la française". Elles sont des religions de "l'automatique industrielle". L'organisation est une grande mécanique stable, structurée, immortelle. Tout se mesure car tout est objet, rouage ou enchaînements. Le dogme qui l'anime est "Tout est mécanisme". Son rite est le contrôle. Ainsi, tout ce qui se se quantifie, se "côtifie", s'épuise sous le chiffre ,existe. Tout le reste n'existe pas. Tout doit être conforme ou sera éjecté, remplacé.
Ici, le rite qui se répète réaffirme l'ordre et la rigueur sous le chiffre : horaires définis, stricts et mesurés, répétition de procédures quantifiées, pointeuses et contrôle par les signatures, répétition de la règle par les notes écrites, rituel des parapheurs, rituels de salutations, etc. Ici, il y a peu de responsables et beaucoup de coupables potentiels.
Le sacré, c'est l'ordre. Le résultat n'est qu'une conséquence. C'est la pratique qui est première, pas la production. La délation y est donc bienvenue. Restructurations et licenciements sont les répétitions nécessaires pour que le dogme se perpétue. Il faut que l'ouvrier se soumette, que le cadre s'exécute, pour que soit célébré et réaffirmée la sacro-sainte bureaucratie comme expression de la force et de la vérité absolue. Le doute n'a pas de place et c'est ce qui fait tenir le système.
Il s'agit là d'une religion complexe célébrant la sainte rigueur d'un appareil mathématique dont la bible est un scientisme intégriste. Ici, l'erreur n'est qu'humaine.
Un ancien directeur de centre de tri de la poste me disait lors d'un entretien de recherche *, "Ces organisations sont mortifères. Ce sont des machines à broyer. Elles tuent les gens." et il me citait un certain nombre d'histoires de personnes déplacées, maltraitées, déstructurées par l'organisation mécaniste où ils y perdaient leur sens, voire leur santé mentale. C'est bien là une des conséquences forte de l'organisation scientifique du travail : la perte de sens, la déshumanisation.
La seule manière de comprendre ce qui se passe, à la corrida comme dans l'organisation bureaucratique, c'est d'en sortir quelques instants, regarder autrement et tenter de comprendre dans une laïcité totale : il s'agit de se défaire des dogmes, de se soustraire aux rites, de faire la pause, élargir son regard, prendre un temps de recul nécessaire, prendre de la hauteur et comprendre en toute indépendance, au terme d'un petit pas de côté. Ce qui se passera après est justement la suite de l'histoire... et, justement, une autre histoire !

  

Jean-Marc SAURET
Publié le mardi  22 mars 2016


* J.M. SAURET, Des postiers et des centres de tri, un management complexe, Coll. Dynamiques d'organisations, L'Harmattan, Paris, 2003

Lire aussi : "Entreprises bureaucratiques et systèmes totalitaires"

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