mardi 22 décembre 2015

Les TIC augmentent l'individualisme consumériste

Comme l'indiquent les architectes Christian et Elisabeth de Portzamparc, lauréats du prestigieux prix Pritzker, l'idée d'un monde plus intelligent par les technologies nous fait faire des bêtises, comme de construire des villes inutilisables en proximité sous prétexte que nous profitons de capacités de déplacement rapides. Les grandes villes modernes n'ont, par exemple, pas prévu que nous puissions avoir oublié le pain. Il nous faut alors ressortir la voiture, reprendre l'autoroute pour nous rendre au super marché situé de l'autre côté de la rue. Et pourtant, nous savons qu'une ville est la sédimentation des pratiques locales, des réponses par les gens, les habitants, à leurs problématiques quotidiennes, en fonction de priorités qu'ils se sont faites. Il y a donc un usage pervers des technologies nouvelles. Ce ne sont pas les technologies qui sont perverses, mais le regard que nous leur portons, empreint de l’extrême croyance qu'enfin la solution à tous nos maux y seraient contenue. 
Nous l'avons plusieurs fois développé : c'est le regard que nous portons sur nous, sur le monde et sur les choses qui nous fait décider, choisir, construire, imaginer. La vision guide nos pas. Ce que nous concevons détermine la conception de nos solutions aux problèmes que nous imaginons. On appelle aussi cela la culture. Comme pour la ville, la culture est la sédimentation des pratiques sociales. Quand les pratiques sociales sont façonnées par les prothèses, alors nous avons un problème de dépendance.
Ainsi, le développement des TIC, smartphones et réseaux sociaux, applications diverses, font de chacun de nous des "maîtres du monde", des utilisateurs omnipuissants, omniprésents, des intervenants à tout heure, à tout moment, en tout contexte et en tous lieux. Nous jugeons de tout comme si nous avions la connaissance de tout et ce monde là n'est pas vraiment virtuel.
Cette sensation, nous le savons, n'a rien de raisonnée. Elle s'infiltre en nous comme une évidence à force de l'usage. La pratique fait la sensation de soi. Nous disons que des enfants "élevés dans du coton" sont capricieux et peu à même de résoudre leurs problèmes quotidiens, à s'adapter à la complexité du monde environnant. La pratique est une éducation. C'est d’ailleurs par elle que nous apprenons le mieux, que nous nous adaptons, que nous enrichissons nos connaissances. 
Ainsi, le développement des usages des TIC et leur incontournabilité ("Comment ? Tu n'as pas de smartphone ? Mais sors de ta caverne !") façonne l'homme prothétique. Sans ces prothèses, nous ne savons plus vivre. Il nous faut voir aussi que ces outils-là font l'objet d'addictions. Combien de personnes ne peuvent plus vivre sans connexion internet, sans les réseaux sociaux, sans leur Smartphone ? Combien d'enseignants luttent avec leurs élèves ou étudiants pour qu'ils se passent de leurs téléphones portables (au moins) en cours ? Une société canadienne, dès le début des années 2000, s'est spécialisée dans la désaccoutumance de ces téléphones mobiles avec accès aux boites mails, précurseurs des Smartphones. Ceci devrait nous alerter sur l'incidence profonde de ces outils sur nos consciences, sur nos comportements.
Mais plus encore, leurs usages nous installent au milieu de nos mondes. Chacun est le hub de son réseau. Chacun est le prophète de sa pensée, le propagateur d'une opinion, d'une vision des événements, dont il changera dès demain et dont les autres s'empareront pour rebondir, et réaffirmer la leur. Nous sommes dans un monde de juxtaposition des regards. Il n'y a pas de débats sur les réseaux sociaux, juste une succession d'interjections. Nous n'y débattons pas : nous interjetons des phrases courtes sans analyse ni réflexion, juste des "pensées courtes". Tweeter nous limite à 140 caractères comme si ce format suffisait à dire le réel. C'est juste le format court de l'assertion. Ce serveur structure nos échanges en une succession de slogans. Il n'y a pas de conversation sur la toile, ni même plus dans la vie ordinaire, ce qui désole Théodore Zelding*, ce sociologue et philosophe britannique.
Nous connaissons le type de personnalité centrée sur sa sensation, sur sa perception et sur son propre désir. C'est l'enfant de cinq ans. Nous sommes entrés dans une société produisant des personnes de cinq ans. Que savons nous sur cet enfant ? Qu'il se décourage facilement, qu'il argumente sans cesse, qu'il a du mal à prendre en compte trois consignes à la fois, qu'il a du mal à se concentrer plus de trois minutes, à s'occuper seul plus de dix minutes, qu'il comprend la notion de partage sans l'apprécier encore, qu'il peut passer de très longues minutes à raconter ce qu'il vit, qu'il a du mal à accepter les refus, qu'il veut faire tout seul même s'il ne sait pas, qu'il vit ses affects au grand jour de manière envahissante, qu'il ne fait pas de distinction claire entre lui, son monde et celui des autres parce qu'il a du mal à ne pas être le centre du monde, etc... Bref, c'est à peu près cet adulte d'aujourd'hui. 
C'est bien à ce type de comportement dépendant auquel le consumérisme nous invite : la liberté qui brille dans les vitrines n'est pas celle de nos choix, de nos opinions ou de nos réflexions, mais celle des envies, des désirs et des pulsions qui font tourner la boutique. Bien sûr, les gens ont "le droit" de se comporter ainsi. Ils ont aussi le droit de se projeter dans l'avenir, de gérer leur processus vital, de coopérer, de s'associer, se fédérer, de bâtir et de réfléchir aux conséquences de leurs actes. Ces comportements là prennent un air de résistance... Et si nos belles technologies, dans le système de consommation, nous faisaient vivre une récession sociale comme les jeux du cirque l'ont fait dans la Rome antique totalitaire ?
 Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 22 décembre 2015


* Théodore ZELDING, De la conversation, Comment parler pour changer votre vie, Fayard, Paris, 1998










Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos contributions enrichissent le débat.