mardi 3 novembre 2015

Intelligence rationnelle et intelligence symbolique

Surement influencé par les travaux de Yale (Mayer et Salovey, 1990)*, j'ai longtemps pensé qu'il y avait trois intelligences, l'une rationnelle, une autre émotionnelle et la troisième symbolique que j'ai plusieurs fois évoquées ça et là .
Mais, tout d'abord, que pourrions nous dire sur ce qu'est, ou peut être, l'intelligence ? Il y a cette conception rationnelle, qui colle avec la philosophie des lumières : l'intelligence est la compétence à utiliser au mieux les capacités de notre esprit. Cette approche relève du modèle mathématique, le cerveaux serait la machine à calculer et l'intelligence son usage. L'intelligence se résoudrait dans l'expression des facultés mentales. Il y a même dans cette approche quelque chose d’eugénique : le modèle et la marque de notre calculette cérébrale seraient dans notre ADN.
Il y a aussi cette approche constructiviste qui consiste à penser que l'intelligence se mesure à l'aune de capacités conceptuelles. Plus nous serions en capacité de façonner des modèles pour penser le monde, plus nous serions intelligents. Cette capacité est celle du rendre compte. Etre intelligent serait alors comprendre le monde, élaborer des concepts avec les mots qui les représentent, puis l'expliquer. L'excellence pourrait aussi résider dans la capacité à identifier des variables et éléments du réel, puis à les mettre en relation, à les articuler. Mais l'approche constructiviste de la réalité nous indique que celle-ci n'est que la conscience qu'à le sujet de l'objet. Le sujet s'en allant, l'objet disparaîtrait (Schopenhauer, 1818). La capacité à saisir une chose par la pensée relèverait alors de variables propres au sujet regardant et non à l'objet lui-même. Selon Serge Moscovici, connaître, c'est reconnaître sur ce dont on a déjà une conscience, une certaine construction consciente ou pas. Les variables de la connaissance serait alors non objectives et ne sauraient être attrapée par les mathématiques. 
Une autre approche encore nous propose une intelligence résidant dans une autre capacité : l'adaptation. Celle-ci prolonge la démarche précédente : après avoir compris ce qu'est le monde (quitte à refaire l'exercice le coup d'après, à se dédire et proposer autre chose), l'intelligent sait en faire usage pour soi-même, en tirer des pratiques, des savoir-faire et des savoir-être. Il y a là une confrontation active au réel, quitte à le transformer, à le modeler, à "l'interpréter" comme l'on dit. Cette intelligence là est reconstructive, productives de moyens d'action en fonction d'un environnement, d'un contexte. 
La qualité de l'intelligence s'apprécierait à la capacité des concepts à rendre compte du monde le plus exactement possible, à proposer des actions les plus efficientes et les plus en adéquation avec les attentes du sujet. Nous voyons là que la définition devient alors complexe et le nombre des variables de l'appréciation se multiplient : quels sont les critères de l'efficience ? ...le temps de réalisation ? ...son économie ? ...la sûreté dans le temps de la production ? Quelles sont les attentes du sujet ? ...esthétique ? ...pratique ? ...jouissive ? etc.
Le Cognitive Genomics Laboratory du Beijing Genomics Institute (BGI) à Pékin, peut-être le plus grand institut de séquençage génétique au monde, tente vainement d'identifier les gènes des surdoués. La restitution des travaux est perpétuellement reportée. Ce n'est pas pour une quelconque raison pratique mais parce que le résultat se présente vide. Pour l'Américain Steven Hsu, de l’université de l’État du Michigan, conseiller et partenaire du BGI, le gène de l'intelligence n'existe pas et c'est toute la recherche qui converge vers ce résultat.
Nous conviendrons temporairement à conclure que l'intelligence, à l'instar de la course à pied, est une activité, pas une faculté, ni une capacité, voire génétique, même si les divers résultats nous indiquent une diversité de niveaux. Effectivement, l'intelligence rationnelle n'est pas le mode de fonctionnement de notre cerveau et de notre mémoire. Mais ce n'est seulement que de cette manière que nous avons de nous en servir. 
Nous constatons plutôt que la nature de fonctionnement de notre cerveau est symbolique, par association de concepts, par rapprochement des variables qui les accompagnent. Pour le faire sentir, je joue parfois à ce jeu d'enfant qui consiste à faire dire plusieurs fois à son interlocuteur le mot "blanc" en lui montrant différents objets de cette couleur. Puis je lui pose la question : "Que boit la vache ?" et mon interlocuteur répond quatre-vingt-dix-huit fois sur cent : "Du lait !". Et non, nous savons bien que la vache boit de l'eau et produit du lait. Mais dans notre construction cognitive, l'association des trois concept "Vache - Liquide - Blanc" donne du lait. Il me faut revisiter "rationnellement" le propos pour retrouver le sens demandé et seulement là je peux dire "de l'eau !". Notre cerveau fonctionne donc bien par associations symboliques et nous l'utilisons sur un mode rationnel. 
Un autre exemple : quand nous parlons de reformulation, j'interpelle les participants (stagiaires, étudiants ou accompagnés) pour qu'ils m'indiquent les quatre avantages de cette pratique. Immanquablement, ils m'indiquent en premier lieu : "Pour s'assurer d'être d'accord sur ce dont nous parlons, d'avoir bien compris". Et puis ils enchaînent sur le deuxième effet : "Pour bien accueillir l'autre, qu'il se sente entendu". Effectivement, si le premier avantage est pour le sujet dont on parle, le second est pour l'interlocuteur, mais pour moi, il y a le troisième et le quatrième : tant que je reformule, je garde la main sur la distribution et la circulation de la parole dans le groupe. Mais aussi quand je reformule, j'appelle à la conscience tous les autres éléments de ma connaissance, de ma mémoire associés au sujet, tout ce qui y est symboliquement reliés (bien souvent par des variables corrélées, comme la couleur, la forme, le genre, la catégorie, l'usage, etc.). Viennent alors à ma conscience tous les éléments de réponse que je pourrais apporter... Intelligence symbolique. 
Nous ne parlerons pas de la même manière d'intelligence émotionnelle rapportée dans les publications de Daniel Goleman (1995), l'émotion étant, selon les travaux de l’université de Yale, plus un marqueur de conscience (apprentissage) et de mémoire (M. Halbwachs**) qu'une forme singulière de gymnastique cognitive et mentale. Je souscris à cette approche.
Un personnel hospitalier travaillant au service des tutelles d'un établissement psychiatrique (ils y gèrent les biens des malades placés sous tutelles) m'indiquait que "en matière d'argent, il n'y pas de fou : tout le monde sait l'argent qu'il a et ce que ça vaut...". A part dans des cas particuliers, il s'avère que c'est vrai. Apparemment il n'y a pas de "folie" dans l'intelligence rationnelle. S'il y en a, elle est sur l'intelligence symbolique où les peurs et les rêves, les espoirs et les croyances, l’angoisse et l'imaginaire s'exercent.
Dans la vie des organisations, nous constatons aussi que cette intelligence rationnelle a pris une place dominante. Peut être parce ce que, étayée sur le chiffre, elle apparaît rigoureuse et sure, exacte même, contrôlable et vérifiable. Ses produits sont vrais ou faut. La "réalité" est tranchée. D'ailleurs, si cette approche a pris une position dominante, c'est justement pour une question symbolique : les éléments que je viens d’énumérer comme marqueurs de la "vérité". Ainsi donc, intelligence rationnelle et intelligence symbolique sont elles perpétuellement associées, voir interdépendantes.
Il semblerait bien qu’il existe une interdépendance entre ces deux intelligences, la déficience de l’une permettrait le surdéveloppement de l’autre. C’est ce que l’on observerait chez certains sujets atteint du syndrome d’asperger, une forme particulière d’autisme. Ces sujets-là, en déficience de marqueurs symboliques émotionnels, développeraient des capacités de calcul inhabituelles***.
Par ailleurs, nous savons que les innovations, les découvertes, se font aussi sur l'association symbolique. Je pense à l’invention du Velcro, ou Velours-Crochet, créé par l'ingénieur Georges de Mestral sur l'observation, la compréhension conceptuelle et l'association symbolique, de la plante "la grande bardane". On dit communément que l'innovation est le fruit du hasard. Faut-il encore faire l'association symbolique qui conduit à l'imagination du nouvel objet, du nouveau processus. Aujourd'hui une approche dite de "biomimétisme" ouvre des hypothèse de développement technologiques en s'inspirant de la nature ****.
On pourrait dire même que toute démarche de création relève de croyances et de projections symboliques. Je pense à la création d'entreprise où la foi dans le résultat, dans l’existence du marché (même s'il est vivement vérifié par une étude de marché approfondie) est déterminante. Je pense au cheminement de Claude Levi-Strauss sur l'émergence des structures de la parenté. Je pense aussi à la "découverte", ou l'invention de la pénicilline par Fléming. Je pense au processus de découverte de la radioactivité par Bequerel. Je pense à l'invention du procédé Pascal de pré-construction d'immeubles sur place. Etc, les exemples sont très nombreux. 
S'il fallait en dire davantage sur les périmètres de ces deux intelligences et les présenter sur les registres associés rationnel et symbolique, voilà vers quoi je me hasarderais. Aujourd'hui la pratique culturelle occidentale distingue séparées ces approches de l'intelligence du monde et nous vivons aujourd'hui sous quelque chose que nous pourrions nommer « La dictature du chiffre ». Tout ce qui se compte existe et peut être pris en compte dans nos analyses et observations. Tout le reste n'existe pas. Ainsi, dans les approches scientifiques, nous avons les sciences exactes, celles régies par le chiffre, et en opposé, les sciences dites molles ou humaines. Ceci faisait dire à l'ethnologue Claude Rivière que « Si nous sommes les sciences humaines, peut être alors sont-elles les sciences inhumaines ? ». 
Mais nous ne pouvons pas rester dans cette opposition mutilante. Le conflit ne nous nourrissant pas, nous avons à retrouver de la cohésion dans l'approche de la connaissance. Requalifions et articulons donc ces approches.
Sur l’intelligence rationnelle (ou l’intelligence de l’esprit), nous utilisons notre cerveau sur le mode que nous lui croyons. Nous avons appris à déduire, à trouver des lois à la nature pour mieux la connaître et la comprendre (Serge Moscovici indiquait que les lois de la nature sont celle que la culture lui trouve). L’intelligence rationnelle est une véritable machine à comprendre le monde, soit à le prendre avec soi et en soi, à le faire sien, et ainsi à l'agir. C'est là, le fondement du siècle des lumières et tous les fondateurs de l’encyclopédie. Cette intelligence là, s’opposant alors à la philosophie augustinienne de la révélation qui régissait le moyen age, est le fondement du scientisme saint-simonien, cette religion de la rationalité. Elle régira les presque deux cents ans de modernité qui suivirent.
Ladite intelligence émotionnelle (ou intelligence du cœur) est compassion et émerveillement. Elle est celle qui met des marqueurs sur les éléments du monde. « Vous ne retiendrez que ce que vous aimez ou haïssez », nous disait mon professeur d'histoire et nous avons tout retenu des personnages et événements de ses cours. J'ai beaucoup apprécié Philippe Bresson, professeur de neuropsychologie à l'EHESS, alors très âgé et parkinsonien. Son enseignement est resté gravé dans ma mémoire par tant de passion pour son domaine, de bienveillance à notre égard et de difficulté à s'exprimer. J'ai beaucoup apprécié, quand je suis arrivé à Paris, ce conducteur de travaux, Ishaïat Brahami, bègue et généreux. Son management humaniste m’a marqué de sa bienveillance et de son attention. Chacun de nous pourrait raconter au moins une histoire similaire... L'émotion est un marqueur fort pour la mémoire et toutes sortes d'acquisition.
Le sociologue et philosophe Michel Maffesoli, quand il décrit celle période post-moderne actuelle de haute consommation qui façonne nos comportements, parle de cette intelligence émotionnelle comme « reliance » sociale. Ce n'est plus la raison qui façonne les réflexions populaires mais l'envie, le désir, la jouissance et la passion : un certain hédonisme. Cette approche d'appropriation du monde mets le cœur en absolu de la conscience et nous savons combien les absolus sont réducteurs. Voilà un vrai paradoxe. Cependant ce sont aujourd'hui ces émotions qui font les tribus, ces groupes sociaux éphémères qui nous rassemblent.
Cette dite "intelligence du cœur" ne nous donne du monde et des choses qu'une coloration émotionnelle, empathique ou compatissante, répulsive ou affolante. C'est bien de soi que vient la coloration, cette identification singulière des choses. Si elle nous facilité l'abord de champs inconnus, elle est aussi l'expression d'associations symboliques (par exemple, le rouge est la violence, le bleu la sagesse et la réflexion, le vers l'espoir et la nature, etc... Ainsi, le rouge me renvoie à la corrida et m'éveille le dégoût ou l'admiration). Si elle nous permet l'accueil de l'autre, son acceptation et la tolérance, elle nous autorise aussi le rejet, la discrimination, la xénophobie et l'exclusion. Elle nous autorise le marquage des objets du monde par de la haine, de la passion, de la peur, de l'amour, de l'envie ou de l'exécration. Avec l'émotion, le monde prend vie. Je m'y relie.
L’intelligence symbolique, que l'on peut qualifier aussi d’intelligence de l’anima, de l’âme, est bien le véritable mode sur lequel fonctionne notre cerveau. N'en déplaise à nos enseignants et chercheurs des sciences dures, nous pensons de manière symbolique, c'est à dire par association des mots, des concepts, par leurs éléments, leurs caractéristiques, leurs qualités, leurs représentations. Notre langage est construit ainsi, faisant indiquer aux linguistes sa double articulation : le sens n’est pas produit par la compilation de concepts mais par l’articulation de ceux-ci dans le symbole qu’ensemble ils portent. Donc notre approche symbolique n'est pas une vue de l'esprit, une poésie. Elle est une démarche cognitive ordinaire. De là, elle peut être une vraie sagesse.
La danse, la musique, la poésie, la peinture, la sculpture, l’art en général, privilégiant l’un ou l’autre, ou plusieurs de nos sens, proposent une approche conjointe de marquage émotionnel et d’intelligence symbolique. C’est peut être de là que le poète nous dit qu’une bonne chanson fait plus pour nos consciences qu’un long discourt. Mais, à ma connaissance, il n’y a pas vraiment d’école pour pratiquer l'usage conjoint des intelligences. Pourtant, à ce qu'il m'est donné de voir, il me semble que c'est là l'une des caractéristiques montantes qu'apportent les "alternants culturels".
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 3 novembre 2015

* J.D. Mayer, & P. Salovey, Emotional intelligence. Imagination, Cognition, and Personality, Baywood Publishing Co. pages 185 à 212 (1990).
** Maurice Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Alcan, 1925 (Albin Michel, Paris 1994)
*** Gilbert Lelord & Catherine Barthelemy, Échelle d'évaluation des comportements autistiques. Communication sociale (ECAR). EAP – ECPA,  Ed ECA, Paris, 2003
**** CESE, le 25 février 2015, Audition de Idriss ABERKANE (chercheur, Ambassadeur de l'Unitwin/unesco)


Lire aussi : Le pouvoir n'est pas la sagesse "

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