mardi 24 mars 2015

La laïcité, pour quoi faire ?

Lors d'un dîner républicain, en décembre 2014, le député maire de Drancy, Jean-Christophe LAGARDE, fit un discours sur le principe de la laïcité qui m'a parut tout à fait juste et reflétant la réalité très actuelle du politique et du religieux. Il redisait d'abord la part personnelle de la croyance et de la métaphysique reliant (cf. "relegarer", le religieux) les croyants, qui favorise la réflexion sur la transcendance de la personne humaine, et la part sociale du politique qui organise le vivre ensemble, le développement sociétal. A propos desdits extrémismes religieux, fondateurs de postures belliqueuses et xénophobes, il proposait alors de considérer leurs auteurs et leurs acteurs, non pas comme des intégristes, ce qui les réinstallent dans la sphère du religieux, mais comme des partisans-combattants politiques. Ce sont donc bien des militants, et non plus des croyants ordinaires, qui tentent d'imposer un mode de société. Ils sont bien alors de la sphère du politique.
Oui, je dirais "tout à fait", d'un point de vue actuel et c'est bien cela que la république a changé car, avant elle, le religieux était strictement politique. Les religions étaient là justement pour constituer ce ralliement sociétal, ce "relegare" autour d'une vision du monde, de la place de l'humain en son sein et de leurs devenirs réciproques. Il s'agissait bien d'un système politique par essence : donner le sens et l'orientation du vivre ensemble, le quoi, le pourquoi, le qui et le comment.
J'en veux pour preuve l'histoire méditerranéenne plus que trois fois millénaire. La religion dans chaque royaume faisait le ciment social. Chaque population avait ses dieux qui l'aidaient, la favorisaient et la protégeaient. Quand une population prenait un nouveau territoire, elle imposait ses dieux, détruisant les symboles de ceux anciens du lieu. Cela n'était pas sans générer quelques résistances ou rancœurs. Ce qui fit la puissance de Rome est que cette population, croyant fortement en la réalité de ce panthéisme politique, adopta les dieux de ses vaincus pour augmenter son panthéon et renforcer sa propre puissance. Politiquement, c'est bien ce qui se passa : l'empire étendit sa puissance sur tout le pourtour méditerranéen. Les dieux, et la religion qui en découlaient, étaient bien un système politique, et même identitaire. On dirait aujourd'hui que les dieux étaient l'incarnation, si l'on peut dire, du sens et des valeurs de la population.


Un autre exemple patent est l'histoire du pharaon Amenhotep IV qui régna de 1355 à 1337 av-jc, et que nous connaissons mieux sous le nom qu'il se donna : Akhenaton. Soucieux d'étendre son influence sur les populations adjacentes, les palestiniens, les nubiens, les koushis et autres pountis, il développa une stratégie singulière qui nous habite encore aujourd'hui : l'universalisme identitaire et religieux. Il délaissa le culte d'Isis, au grand dam des populations égyptiennes, et l’hégémonie panthéiste du dieu Amon pour celle du dieu Aton-Re, dieu solaire, dont il pris le nom (Akhen-aton) et en fit le dieu de l'universel. Il créait là, avec quelques prêtres fidèles, la première religion monothéiste universaliste. Ainsi, cette nouvelle religion pouvait relier les égyptiens et toutes ces populations adjacentes qu'il convoitait. L'historien américain Henry Adams, dont s'inspira Freud pour son ouvrage "Moïse et le monothéisme", indiqua même que Moshe, ou Moïse, n'était autre qu'un prêtre de cette religion. La mort d'Akhenaton provoqua la fin instantanée de cette religion universaliste tant décriée par les égyptiens très attachés au culte d'Isis. Moïse partit alors se cacher dans le désert, accompagnant une population nomade jusqu'alors installée au bord du Nil et en fit l'histoire que l'on sait.
Nous voyons bien là la portée toute politique du "relegarer" autour de croyances cosmogoniques particulières. La république ne fit pas autre chose, en remplaçant ce "relegarer" par un nouveau rassemblement identitaire autour de valeurs fondamentales, "Liberté, égalité, fraternité", sacralisant la personne humaine dans les "droits de l'homme". Elle garantit le libre accès aux notions de transcendance par cette privatisation de la croyance philosophique et religieuse. Celle ci autorise toutes les croyances de manière équitable sans pour autant, comme l'a fait la convention américaine, une mise à "équidistance des religions", c'est à dire en leur donnant un droit de siéger socialement. Par là, notre république reconnaît toutes les croyances et tous les débats qui les entourent, sans pour autant installer dans la vie publique quelque structure que ce soit qui les organiseraient : elle reconnaît toutes les croyances mais aucune religion. 

Le propre de la laïcité est bien cette privatisation, cette libéralisation, du débat sur les croyances et leurs objets, et entre les croyants. Ainsi, la laïcité permet-elle de faire dialoguer les religions et les églises entre elles ou avec quiconque, posant la transcendance comme une propriété du champ privé. Dès lors tous peuvent s'en emparer, en débattre et la faire exister ou pas, car ce que ne fait pas la république est de substituer quoi que ce soit à la transcendance, laquelle transcendance reste pourtant indispensable à l'identité de chacun, au futur de l'humanité. Il n'y a donc là plus aucune confusion des genres possibles. Les choses sont elles plus claires ainsi ? Il nous reste maintenant à agir. Et ce n'est sans doute pas le plus simple...


Jean-Marc SAURET
publié le mardi 24 mars 2015





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