mardi 18 novembre 2014

Le vivant, du principe au pratique,

...ou la profonde prépondérance du vivant

Dans la conduite de nos actions, il arrive parfois que, malgré nos préparations assidues, des choses nous échappent. Méticuleusement, nous avons étudié les tenants et les aboutissants. Nous avons développé avec précaution une étude de l'existant, une étude de faisabilité, projeté un résultat attendu, tracé un projet que l'on a méticuleusement planifié et puis le changement attendu, le résultat visé, tarde à venir. Parfois les choses dérapent. Les contributions ne sont pas au rendez vous. Les acteurs défaillants et les retours sont faibles ou absents. Bref, rien ne se passe comme prévu, planifié, préparé, comme si nous avions manqué quelque chose dans cette réalité. Peut être... Avons nous regardé la problématique et son environnement avec le bon angle de vue ? Le monde n'est pas une mécanique simple coordonnant des objets distincts. Il y a dans nos organisations, et nous l'avons écrit plusieurs fois, quelque chose d'organique, de vivant.

A la lumière de ce que Michel Maffesoli travaille autour du concept d'égrégore [1], à celle de l'idée du vivant dans le bouddhisme que nous retrouvons investie dans la pensée jungienne et celle de Schopenhauer, nous ne pourrions, sans conséquence, considérer le vivant comme une eidétique[2], une simple intellection, un concept ou l'idée de son essence. Il nous échapperait alors tout un pan de sa réalité et de son efficience que l'on aperçoit dans ces travaux là. Ceux-ci tendraient à nous montrer l'utile et l'intérêt que le vivant puisse être quelque chose d'un "corps réel constitué" et la puissance efficiente qu'ils lui découvrent. C'est là une hypothèse que n'évacuent pas des sociologues du quotidien aujourd'hui.
Mais quelle importance ? Pourquoi s’attarder sur la question ?... Parce que l'idée que nous nous faisons du monde, de sa logique, de l'ordonnancement des choses, leurs valeurs et leurs interdépendances, détermine nos comportements, nos actions. Visions, croyances et représentations ont une incidence profonde sur notre rapport au réel et ce que nous en faisons, c'est à dire sur notre rapport au monde, sur nos rapports sociaux, privés et professionnels, sur toute notre action au quotidien. De quoi s'agit il ?

Prenons un exemple. Il me revient qu'au moyen age, ce qui était là par la volonté divine (les arbres, les collines, les rivières et tout ce qui les peuple) était sacré. Y toucher par malveillance était particulièrement grave et tout à fait condamnable. Mais ce qui était de la volonté des hommes (les cultures, les récoltes, les maisons, châteaux et machines) n'avait pas ce caractère sacré. Ainsi brûler des récoltes et des maisons, bien que violent, était dans l'ordre ordinaire des rapports sociaux. Mais abattre un arbre était un casus belli. Le regard sur le monde et ses valeurs était autres. Les actions, réactions et liens sociaux aussi. D'ailleurs, la considération de la violence n'était pas à la même hauteur qu'aujourd'hui. 

La réalité, nous disent les constructivistes, est la conscience que nous avons du monde[3]. C'est cette même conscience qui fonde nos comportements et il n'y a pas de conscience plus vraie l'une que l'autre. Nous pensons et agissons depuis notre expérience, notre culture, notre éducation. Nous savons bien que d'une culture à l'autre, la réalité change. C'est sur ce constat là que Tobie Nathan[4] inventait l'ethnopsychiatrie. Ainsi, soyons modeste : l'idée que nous nous faisons de la réalité est liée à notre culture, et ne constitue donc pas nécessairement une image exacte du réel. Mais nous avons tendance à nous considérer propriétaires de la vérité absolue... peut être comme tout habitant de la planète, d'ailleurs.

Alors faisons l'exercice : regardons deux hypothèse de réalité. Si nous sommes individus, c'est à dire des réalités distinctes, des existences particulières, autonomes, ce que nous pensons et faisons nous appartient. La question de la responsabilité nous revient totalement (d'où la très juste idée de démocratie républicaine fondée sur l'expression de la majorité des individus).



Si nous considérons, à l'instar de propositions du bouddhisme ou de sociologues de l'actuel et du quotidien, comme un fait que Le Vivant est une entité réelle, un corps constitué, ne fût il que le flot des expériences (voire de la conscience), alors nous sommes tous appartenant à ce corps et donc, plus parties qu'individus, c'est à dire "organes d'un organisme". Tout ce que nous pensons et faisons implique, convoque et concerne tout le vivant avec une certaine incidence, soit tous les êtres jusqu'alors regardés et considérés distincts. Dès lors, ce que je pense, dis et fais, concerne le pasteur Nenets de Sibérie, l'ablette et la libellule de la Dordogne, la reinette au cœur de l’Amazonie, tout le vivant. L'effet papillon n'est plus un mystère étonnant, juste une banalité ordinaire et les mystères du paranormal des déclinaisons quotidiennes du réel. Les chamanes, par exemple, ont ce type de considérations et les ethnologues le savent bien.
Il me revient qu'il y avait dans la pensée anarchiste proudhonienne cette idée que chaque personne est responsable de tout l'ensemble du projet sociétal. Voilà pourquoi l'auteur en déduisait que nous n'avions pas besoin de chefs. (Nous nous rappelons que Proudhon était un pacifiste, fédéraliste et mutualiste). Il y a là quelque chose de semblable dans l'incidence de la partie sur le tout.
Ainsi, si tous les êtres sont en "reliance", les soft skills[5] deviennent des compétences absolues reconnues comme les plus efficientes. Nous savons aussi que la pensée mécaniste, qui dirige la question moderne du management, a besoin de concept pour relier "mécaniquement" des unités séparées et on parle de neurones miroirs... qui intriguent plus qu'ils n'expliquent le phénomène. Dès lors que l'on introduit dans notre regard cette notion d'égrégore, les résonances entre les personnes deviennent ordinaires (et je ne parle pas d'individus mais bien de personnes avec ce dont elle "résonne" de choix, de goût, d'émotion, de culture, de compétence et de performance). 


La pensée de Carl Gustav Jung posait l'inconscient collectif comme un "creuset" où se relient les vivants, comme un "étant commun", un champ physique réel. Il voyait dans les événements sociaux le passage cyclique de mythes récurrents. Ainsi, Michel Maffesoli indique qu'actuellement nous serions sous l'influence du mythe de Dionysos, celui là même qui commente et explique l'actuelle post modernité, esthétique immédiate, sensitive, tribale et émotionnelle. La raison y laisse place à une émotion directrice.
Claude Bernard avait mis en évidence la capacité d’un système à conserver son équilibre de fonctionnement en dépit des contraintes qui lui sont extérieures. Mais encore, Francisco Varela a montré que les contraintes de l’extérieur ne fonctionnent pas comme des commandes sur le système mais que les caractéristiques auto-régulatrices sont en totalité internes.  Il s'agirait donc d'un processus strictement endogène. L'approche neotaylorienne voudrait nous indiquer, à l'instar d'un certain néo-dawinisme lamarkien, que l'adaptation se fait sous la pression de l'environnement, un peu à l’instar de l'influence des groupes sur les majorités, sur les personnes considérées ici comme "individus". Si Varela voit juste, et je suis enclin à le penser, alors nous comprenons pourquoi les changements dans les organisations sont si lents...  Dans les systèmes, les modes de régulation sont internes, et lui appartiennent.
Mais il y a dans l'évolution une autre mécanique impliquée, celle du désir : si c'est bien la personne qui, selon la théorie de l'innovation, bouscule les points de vues et les valeurs de l'organisation, mettant sens dessus dessous les pratiques et les processus, c'est bien son désir, ses peurs et ses représentations qui sont agissantes et déterminantes. Il ne reste qu'à revoir comment les représentations se partagent et se propagent (voir la théorie de l'influence de Kurt Lewin et celle des représentations sociales de Serge Moscovici).



Ainsi, comme l'écrit Lionel Soubeyran, consultant et président d'un syndicat professionnel "La problématique du leader qui s’engage dans une campagne de libération n’est donc pas de convaincre, mais de créer les conditions favorables pour que chacun s’approprie la vision proposée".

Sciences psychosociales, recherches sur l'actuel et le quotidien, philosophie bouddhiste se retrouvent aujourd'hui encore à la croisée des chemins.  Ainsi, il nous apparaît que, dans l'actuel, il y a quelque chose de la "crise en scène" de la société, une démarche aussi inconsciente qu'inductive, où nous sommes les co-auteurs d'une situation que nous voulons, de manière totalitaire, partagée mais que nous ne somme pas capable de lire comme telle, à savoir comme une entité propre. Paradoxe ?... A l'aune de la physique quantique, si nous voyons les objets différenciés et singuliers (ordre explicite de Bohm[6]), ils appartiennent à un ordonnancement unique commun non localisé et dé-temporalisé (ordre implicite).

A contrario de la pensée scientifique, il y aurait un lien entre le champ de la matière et celui de la conscience, donnant ainsi d'autres fondements imprévus au principe de la prophétie réalisante abordée par Watzlawick. Nous trouvons ainsi l'expression de cette réciprocité que proposent les physiciens quantique. Leur propre observation de chercheur détermine aussi le résultat, influe sur le déroulé de la matière, où les comportement étranges de particules défient les lois de la physique, comme s'il existait une télépathie des particules, une intrication. Si, dans le champ des représentations sociales, il y a cette totale interdépendance entre les acteurs, cette appartenance à ce corps représentationnel constitué, il y a, de la même manière, quelque chose de l'ordre du corps constitué du vivant qui nous emporterait dans une marche inexorable.

Nous sommes irrémédiablement passés de l’ère industrielle à celle des coopérations. Voilà, d'une part, d'où nous tenons mécaniquement nos interdépendances. Mais ce n'est pas tout, car d'autre part, nous sommes nous aussi du corps constitué du vivant, celui-là même faisant système, un système qui a ses propres modes de régulation et de maintenance. Alors, l'idée du lâcher prise revient à ma mémoire comme l'implacable réponse à cette complexité, laissant à "un ordre des choses" la faculté de poursuivre notre route.

Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 18 novembre 2014 


Lire aussi  : "La volonté du vivant "

Licence Creative Commons
Licence Creative Commons

[1] EgrégoreDu latin ēgrĕgĭus (choisi, élite, « hors du troupeau »), dérivé du grec gregis, (grégaire, rassemblé), indique une entité réelle constituée de personnes assemblées. D'abord utilisé par la théologie chrétienne catholique, il veut marquer l'efficience d'une assemblée de personnes en prière. Aujourd'hui, le sociologue Michel Maffesoli utilise le concept à l'instar de l'inconscient jungien pour indiquer la réalité d'un corps constitué du vivant.
[2] Eidétique : Qui ne considère que l'essence de choses sans prendre en compte leur existence concrète.
[3] Le constructivisme est une philosophie clinique qui considère la réalité comme la seule conscience que nous avons des choses. Il s'agit d'une existence pour un sujet qui la regarde. Voir : Paul Watzalawick, La réalité de la réalité : Confusion, désinformation, communication…, 1978, collection Points, 1984
[4] Tobie Nathanuniversitaire, diplomate et écrivain français, Professeur émérite de psychologie à l’université de Paris VIII, il est le fondateur de l'ethnopsychiatrie en France. Cette discipline associe l'ethnologie à la psychologie clinique.
[5] Les soft skills, ou compétences douces en français, sont des compétences liées à des traits de personnalités propres à chacun. On parlera aussi de savoir être.
[6] David Bohn est un physicien américain (1917-1992), fondateur de la théorie de l'implicite et de l'explicite, liée à la physique quantique. Il pose que l'ordre implicite n'est pas dépendant du temps ni de l'espace à l'inverse de l'ordre explicite.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Vos contributions enrichissent le débat.