mardi 4 novembre 2014

Hooligan ou militant ? Querelle d'intelligences

Un reporter demandait en juillet 2012 à Harry Belafonte, chanteur noir, acteur et activiste mythique des droits civiques, ce qu’il pensait de l’image des minorités dans la société du spectacle aujourd’hui. Il répondit : « Nous aurions pu avoir des artistes de haut niveau, des célébrités puissantes. Mais ils ont tourné le dos à leurs responsabilités sociales. C’est le cas de Jay Z et Beyoncé par exemple. Donnez-moi Bruce Springsteen, et là vous me parlez sérieusement. J’ai vraiment l’impression qu’il est noir ».
La réaction dudit Jay Z ne se fit pas attendre : « Bruce Springsteen est un mec super.  C’est toi l’activiste des droits civiques et tu viens juste de valoriser un blanc contre moi, dans un media blanc. (…) C’est juste la mauvaise manière de faire ». A part que la seule chose que n’a pas encore comprise ledit Jay Z est qu’en matière de défense des minorités, il ne s’agit pas d’une lutte entre communautés, minoritaires ou majoritaires, entre les blancs et les noirs, mais d’une lutte entre humanistes et ségrégationnistes, entre les tenants d’une vision universaliste de l’humain et les tenants d’une vision catégorielle.


Si ledit Jay Z, invoque sa négritude pour justifier de sa proximité « naturelle », voire « normale » d’Harry Belafonte, il indique la particularité de forme comme d’un indicateur d’appartenance, de qualité. Or c’est bien ce qui est reproché aux ségrégationnistes que les mouvements de libération combattent. Si ledit Jay Z était blanc, il serait donc, en vertu de son système de valeurs, un raciste ségrégationniste.
Ce que fait ce personnage est d’introduire en miroir la même « norme » que celle de ses opposants. Il n’est donc qu’un combattant ordinaire, pas un militant, ni même un révolutionnaire, bien moins encore qu'un défenseur de libertés. Il est seulement quelqu'un qui envoie des semblables dans un combat, et tant pis s'il y n'y a que la mort au bout.
La différence entre un belliqueux ordinaire et un militant est la même différence qu’il y a entre un hooligan et un « défenseur ». Ce qui importe pour le premier c’est l’appartenance à un groupe, minoritaire ou majoritaire, peu importe. L’objet, c’est le combat, la bagarre, la violence au prétexte de la suprématie de son groupe d'appartenance. Chez le défenseur, ce qui compte c’est la « cause », la venue d’un « monde meilleur ». Le combat est sujet à discussion : il n’est qu’un moyen parmi d’autres.


Si Harry Belafonte est un militant défenseur, Jay Z est un hooligan. La différence est palpable, façonnée par une hauteur de vue, une réflexion, un référentiel universaliste élaboré dans l’analyse et la prise de distance, chez le premier, caractérisé par une vision ou pensée courte chez le second, pollué par le miroir de l’autre.
Le clarinettiste de jazz Milton Mezz Mezzrow avait vu apposé sur sa carte d’identité le caractère « negros », lui, le petit juif d’origine russe, parce qu’il jouait cette musique que la majorité raciste blanche ne pouvait considérer faite que par des noirs. Mezzrow, fier d’être reconnu par cela comme un bon musicien de jazz s’en faisait une gloire. Il se moquait de la différence de couleur de peau. Il en faisait un indicateur culturel et il apportait une grande importance aux indicateurs, même par défaut, de reconnaissance de sa qualité de bon musicien de jazz. Ce qui comptait pour lui, c’est la cause : la musique jazz.
Se battre pour une quelconque appartenance me laisse penser à une certaine déficience identitaire, comme s’il fallait un autre, un différent pour clarifier cette identité, comme s’il était besoin d’un extérieur à exclure pour justifier ce dedans à signifier, puis défendre. Il y a là quelque chose d’une pensée courte. Alors, irions nous jusqu'à dire que la violence des rapports ne serait que l’expression d’un manque identitaire, d’une déficience de la pensée critique, de vision analytique, d’un manque de hauteur de vue ? Peut être… 


Mais j'entend bruisser la question : "Quel rapport avec le management des organisations ?" Comme nous l'avons plusieurs fois évoqué, l'évolution, la mutation culturelle, pénètre les organisations et vient faire un socle réceptacle à tout le management impulsé. Rien de ce que le manager fera ne sera épargné. Il importe donc, là aussi, de porter la plus grande attention. Ce que je pense fait réalité et mes comportements en découlent. Les mots et discours du manager seront ils accueillis comme on le souhaite ? Rien n'est moins sûr... La qualité de l'éthique et la hauteur de vue font la force de réception du propos, le requalifient en message. Alors donc, poursuivons.

Il me revient que, réciproquement, quand nous regardons l’engagement des autres, nous avons parfois dans le regard, dans notre jugement, quelque chose aussi de cette pensée courte parce que facile d'usage avec ses raccourcis. Je m’explique : quand nous voyons une dame s’engager, se révolter, manifester, se battre, contre le phénomène des femmes battues ou contre les réductions du droit à l’avortement, nous pensons qu’elle a du courage, qu’elle est engagée, qu’elle est une femme libre ! Quand nous regardons un jeune s’engager, se révolter, manifester, se battre pour le Djihad, nous pensons qu’il est manipulé, fou, désœuvré… On le plaint, je crois. 

Oui, ces deux cas sont particulièrement extrêmes mais ce phénomène de jugement me pose question. Pourquoi, ce jeune qui s’engage dans le Djihad, même si c’est contraire à mes convictions personnelles, ne susciterait-il pas chez moi une impression de courage, d’engagement, de liberté ? N’y aurait-il pas là une attribution, un jugement a priori, voire quelque chose de la pensée courte ?


Il en est de même dans la posture du manager, du dirigeant dans la vie de son organisation, de son entreprise. En conservant sur son organisation une posture étroite, seulement gestionnaire, mécaniste, ne risquerait-il pas de passer à côté de volontés de bien faire, d'envies de développement, d'engagements forts ?

Il me revient aussi, ce regardant, que notre culture de fin de cette ère d’ultra consommation, présente le visage d’un totalitarisme puritain où tout ce qui n’est pas « ma représentation » est condamné, sujet à polémique, prétexte à demande d’excuses. Le sociologue Michel Maffesoli nomme cela "la barbarie à visage humain". On se dit bien parfois que Coluche et Pierre Desproge n’auraient pas droit à la parole aujourd'hui, que ce qui nous bousculait un peu, tout en nous faisant sourire, ne serait plus « disible »… Culturellement, le champ de nos pensées s'est réduit, normalisé, atomisé, rétréci... La pensée courte fait socialement pression sur l'analyse. On pourrait dire que  "le près à penser évacue l'intelligence".

Il y a peut être là aussi quelque chose de la pensée courte, voire totalitaire. Le champ du privé, de la liberté personnelle, de son autonomie, me semble aujourd'hui piétiné, maltraité sur la place publique. Une périphrase dans une conversation devient le témoignage d’une mauvaise intention, d’une déviance, dont il faut extorquer le retrait et, pour elle, une demande de pardon… Ça me pause un certain problème, le même problème qu'une inquisition, que brûler les sorcières ou les hérétiques. Alors, sûrement que dans nos organisations où la pensée unique globalisante, parfois totalitaire, fait la structure culturelle, la philosophie maison (cf ma note "Entreprises bureaucratiques et systèmes totalitaires"), un pas de côté plein de bienveillance, une prise de hauteur compréhensive, nous sauvera de conséquences fâcheuses. Il y a bien aujourd'hui, comme nous le montrent tous ces exemples, plus qu'une crise de l'éthique, mais une vraie crise de l'intelligence.
Jean-Marc SAURET
Publié le mardi 4 novembre 2014


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