lundi 8 septembre 2014

La leçon de Django

Il me souvient que, gamin, l'un de mes beau-frères amateur de jazz, me racontait que le guitariste Django Reinhardt avait eu la main gauche brûlée dans l’incendie de sa roulotte et qu'il avait appris à jouer avec seulement deux doigts de cette main essentielle. On ne reviendra pas sur l'étonnante qualité de son jeux. Il inventa ce style brillant et particulier quelque part en échos de ce handicap. J'appris plus tard que Tony Lommi, le guitariste leader du groupe Black Sabbath, avait perdu dans un accident de travail le bout de deux de ses doigts de la main droite sous une presse hydraulique et, ce gaucher, s'était fabriqué des embouts en plastique et cuir pour pouvoir jouer. Un peu comme Django, il inventa de ce handicap un style et un son particulier. Daniel Tortosa, bassiste montalbanais, avait perdu la souplesse de l’annulaire de sa main gauche dans un accident domestique. Lui aussi avait développé un jeu remarquable et remarqué à deux doigts. Ce qu'ils ont fait, parce qu'ils l'on fait, tout le monde peut le faire, chacune et chacun dans le domaine qui est le sien. Il suffit pour cela d'une façon de regarder le monde.
Aucun ne s'est lamenté sur son handicap et chacun a inventé la solution qu'il a trouvé, celle qui était la sienne. Disons qu'il sont allés au devant de la situation, qu'ils l'ont dépassé comme l'on dit. C'est aussi cela que l'on appelle l'innovation. Elle ne relève d'aucune doxa, d'aucun processus pré-établit, d'aucune science, seulement de l'envie et d'une certaine vision du monde.
Quand nous étions gamins, l'un de mes frères et moi, comme nos parents n'étaient pas des plus fortunés, fabriquions les jouets dont nous rêvions au lieu de se lamenter sur des circonstances sur lesquelles nous n'avions pas la main. Ainsi, cabanes et chariot, fusées et carabines se succédaient, non sans risques et encombrement, au fond du jardin. Nous nous battions plus contre nos sœurs aînées qui « faisaient le ménage » que contre les éléments qui nous étaient souvent contraires.
A ce propos la, il y a une maxime dans la philosophie chinoise zen qui invite à accueillir telles qu'elles sont les situations sur lesquelles nous n'avons pas la main. C'est la une philosophie efficace de l’efficience et de l'évitement de la souffrance. Et il y a ainsi des gens pour qui l'indication zen est ordinaire et évidente sans même qu'ils aient à y réfléchir. D'autres pour qui c'est moins évident.
Il y a une réelle continuité entre les attitudes évoquées en ouverture et la philosophie zen. Tous ceci nous invite à agir sur le monde de manière adaptée. « Osez justement ! » semble nous dire cette sagesse. Il nous faut inventer la vie qui nous résiste ou nous échappe avec le culot de l'innocent. « C'est bien parce qu'ils ne savaient pas que c'était impossible qu'ils ont réussit », disait Antoine de Saint-Exupéry de ses camarades aviateurs, survivants de situations extrêmes.
Quand vous allez ou alliez au bal, vous savez qu'il y est plus conséquent de ne pas attendre qu'on vous aborde, qu'on vienne vous parler. Vous savez bien qu'il serait plus efficace d'aller vers les gens si non il est fort probable que la seule personne à qui vous aurez parlé de la soirée soit le barman. Ceci n'aura d'incidence que sur le volume de votre consommation et non sur le nombre de danses partagées... et pourtant vous étiez venu pour ça.
N'attendez donc pas que l'on fasse pour vous, même s'il existe des gens bien ou mal intentionnés qui s'y proposent. Abraham Lincoln avait fini l'un de ses discours devant un parterre de parlementaires, par cette apostrophe : « Ne faites pas à la place des gens ce qu'ils peuvent faire eux même. Vous ne les aidez pas ! ». Et si nous en prenions acte pour nous même ?
Je crois entendre ces questions : « Comment fait on ? C'est bien facile de donner des directions si nous n'avons pas le véhicule pour nous y conduire ». Effectivement... Et le véhicule existe. C'est ce que l'épistémologue anglais, Dereck Wordley, enseignant à l'Université Duquesne de Pittsburgh, Pennsylvanie, appelle le « followership ». Il s'agit d'une réciproque du leadership. Le mot reste exactement intraduisible en français. Avant d'être un leader de quoi que ce soit, l'acteur est une fan-contributeur. Il s'approprie la démarche et apporte sa contribution au thème : il s'engage en esprit et en action. C'est ce que fit Martin Luther King de l'approche de Gandhi et Mandela de celle de Luther King. Ensuite seulement l'histoire les a accueilli dans un leadership actif et volontaire.
Ainsi, le bon véhicule pour changer nos postures et réussir nos perspectives est peut être de prendre un modèle, de l'accueillir en soi et, dans notre esprit, de le faire revivre là, jusque dans nos actions. A chacun son héros... jusqu'à ce que nos convictions n'en aient plus besoin. C'est ce que j'ai gardé de cet échange passionné avec mon beau-frère André et dont je me rappelle encore comme étant « la leçon de Django » : faire de ce qui nous gène une opportunité, comme d'autres que l'on sait l'ont fait, parce qu'il n'y a que soi pour le réaliser.

Jean-Marc SAURET
 le mardi 9 septembre 2014
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