mardi 10 juin 2014

Les "Pousseurs de murs"

Un de mes amis comédien me racontait l'extraordinaire expérience qu'il avait vécue avec un metteur en scène particulièrement original, iconoclaste, quasi hallucinant d'imagination. Un jour, ne comprenant pas où celui-ci voulait l'amener, le comédien lui dit son doute et le metteur en scène lui répondit : "Pour sortir de toi, tu cherches à pousser la porte. Moi, je te demande de pousser les murs".
L'expression m'a marquée et m'est définitivement restée. Si l'on veut faire avancer les choses, changer les projets, bousculer le monde, révolutionner les résultats, il ne s'agit plus de prendre les chemins habituels, de suivre les parcours tracés mais de réellement "pousser les murs", innover, se laisser emporter par son intelligence pratique, son inspiration intuitive et voire parfois transgresser.
Effectivement, cet artiste original demandait à ses collaborateurs de regarder autrement le projet et son contexte, de ne plus le penser en voies ordinaires, en chemins éculés mais, comme nous le disons parfois, en faisant craquer le cadre.



Il me revient cette pensée de Freud que j’ai déjà évoquée à propos de l’innovation : le lien social est un vernis sans lequel nous ne pouvons pas vivre ensemble. Par contre, notre première intention est de le faire craquer.
Il se trouve que les innovations et les découvertes de tous ordres viennent de cette posture que Richard De BONO nommait la pensée latérale, à savoir cette capacité à regarder le monde autrement, hors des sentiers ordinaires ou habituels, en partant d’autres repères, posant d’autres hypothèses, parfois à son propre insu, parfois totalement par hasard.
Mais faut-il encore que ceux qui ont cette démarche l’aient en toute singularité, en toute autonomie et en toute sincérité. Les anglo-saxons parlent des « softs skills », ces savoir être qui font l’ambiant du projet, qui développent les signaux faibles indispensables au succès. Il ne s’agit en aucun cas de projeter un « Soyez authentiques ! », double contrainte qui rend fou et dont nous parlait Irwin GOFFMANN, mais bien de lâcher prise, de regarder depuis un ailleurs, un autrement efficient, celui qui nous est propre, celui à quoi nous croyons, bâti sur nos valeurs et notre vision du monde : un creuset authentique et sincère tirant toute sa force de l'accord avec sa conscience.


C’est bien là, au plus profond de chacune et de chacun, que se trouve la ressource du succès : croire ! Il s’agit de cette certitude, de cette conviction, non pas que nous tenons la vérité (posture tout à fait catastrophique) mais que ce chemin est possible et qu’il mérite d’être tenté simplement parce qu'on le voit, parce qu'on "l'intuite".
Ainsi, Henri CHRETIEN invente en 1926 le cinémascope, Georges de MESTRAL, le Velcro, ou velours crochet, par sérendipité en 1951, André BRETON le surréalisme en 1924, Albert EINSTEIN la relativité générale en 1915, etc…
Nombre de ces « trouvailles » de toutes sortes sont arrivées avec le vingtième siècle. Est-ce une conjoncture de l’époque qui les favorisa ? Pourquoi l’ultra consommation, la dictature du chiffre, le scientisme ou la politique du contrôle ont-ils étouffé ce type de démarche efficiente ?... Certes, la réponse est dans l’étude de la sociologie générale mais la question qui nous occupe est : « Comment relancer la machine à pousser les murs ? »



Si nous voulons survivre aux turpitudes de la post modernité, à l’étreinte éteinte de la modernité, il nous faudra inventer ce temps d’après que d’aucuns nomment l’alternance culturelle. Ces pragmatiques tournés vers l’œuvre à construire, qui ont tout leur temps et connaissent la performance des réseaux, savent que la personne humaine est la ressource essentielle. Elle est porteuse de l’intelligence créatrice qu’aucun ordinateur ne saura calculer. Ils ont parié sur elle et c’est bien là la bonne posture.
Si le doute préoccupe, alors il faut accompagner la personne dans sa propre démarche de création. Le coaching cognitif, tel que nous en avons plusieurs fois parlé, est une démarche particulièrement appropriée au développement du « regarder autrement ». Alors je veux bien être le traducteur de regards pour les pousseurs de murs. Et si nous commencions par un petit pas de côté ?...
Jean-Marc SAURET

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