vendredi 21 juin 2013

Vous avez dit « identation » ?

C’était la remarque que me fit, en 97, l’excellent ethnologue Claude RIVIERE, professeur à la Sorbonne. Je venais de lui soumettre un article d’ethno-sociologie sur le management des personnes où j’utilisais ce terme d’Identation. Je voulais indiquer par là que l’identité n’était pas un état mais une activité, ce qui change considérablement notre rapport aux autres et au monde.
L’identité est habituellement perçue comme une qualité, un état, une référence, soit un étant, un existant, un objet qui nous précède à l'action. C'est à dire que c’est bien parce que nous sommes ceci ou cela que nous faisons ci ou ça. La culture populaire nous l’indique en permanence et l'on y  voit pousser un brin d’hérédité, un zeste d'atavisme : « Les chiens ne font pas des chats ». Tout juste si l'on ne poserait pas un fondement génétique à l'identité. Certains chercheurs l'on fait. 
Et bien, il se trouve que l’identité relèverait en fait plus de l’activité que de l’état. Si nous avons une image de nous-même à peu près fixe, nous passons notre temps à la vérifier, voire même à la reconstruire. LACAN disait que quand nous parlons, nous ne parlons jamais que de nous même. Il voyait là une activité de mise en scène permanente de soi.

Le sociologue Raphaël LIOGIER faisait remarquer dans sa publication « La nouvelle religion du monde » (in Sciences humaines, déc. 2012) que « L’homme, constitutivement mythomane, se raconte individuellement, mais aussi collectivement, dans les musées ou dans des livres ». Cette phrase pourrait faire un excellent sujet de philo pour les candidats au baccalauréat. Elle interroge quelque chose de fondamental sur la question de l'identité.
Maurice HALBWACHS indiquait en 1925 dans son ouvrage « Les cadres sociaux de la mémoire » que notre mémoire ne fonctionnait pas comme un grenier, soit un lieux de stockage, mais comme un générateur, c’est-à-dire que nous reconstruisons nos souvenirs, à chaque fois que nous les rappelons, à partir de nombre d’éléments émotionnels, d’images et de sensations. Il donnait ainsi les moyens de comprendre ce que les sciences de la cognition appellent les « vrais faux souvenir » (Certains se souviennent parfaitement d’avoir vécu des choses auxquelles ils n’ont jamais participé, de lieux où ils ne sont pas allés). Il faudra attendre 1995 et la publication de travaux de l’Université de Yale en neuropsychologie pour avoir la preuve tangible qu'il avait raison : la mémoire est bien une activité de reconstruction permanente.
En effets, beaucoup de nos troubles de la mémoire ne sont donc pas des pertes mais plutôt des constructions bizarres.


Eh bien, à l’instar de la mémoire, notre identité semble bien être une activité en perpétuelle reconstruction. Nous passons bien du temps à vérifier qui nous sommes, à le prouver ou à nous le prouver, à l’affirmer et à en quêter des signaux et des symptômes. « Nous n’existons que de l’Autre » répétait LACAN. Et par ailleurs, nous avons tant besoin qu'il ou elle nous répète combien il ou elle nous aime…
On imagine la scène où quelqu'un dirait à son ou sa partenaire : « Mais je t’ai bien dit le 25 juillet 1987, jour de notre mariage, que je t’aimais. Pourquoi voudrais tu que je me répète ?… ». Et on peut s’imaginer toutes les déclinaisons avec tous les qualificatifs possibles « …que tu es intelligent(e) ; …que tu es belle ou beau ; …que tu est généreux(euse) ; …que tu es fin(e) stratège », etc. etc…
Mais l’ensemble des « étant » ne fait pas « qui je suis ». Comme pour toutes choses, les qualités ne font pas l'objet, même si ça lui est inhérent.  Ce que je suis ne s’épuise pas dans une collection de qualificatifs ou de qualités. La sensation de soi est comme l’image floue d’un miroir sans tain où se mélangent des reflets divers et des transparences.


Donc, nous passons le plus clair de notre temps à poser des « actes qui nous ressemblent » réaffirmant notre stature ou notre profil… ou peut être les vérifiant seulement. En miroir, nous disent des sophrologues, si nous croyons que nous pouvons « X », nous le faisons. Ils nous indiquent ainsi que la croyance en une image de soi est plus forte que ce que nous « serions » ; et que même, ce que nous « sommes » n’est que ce que nous pensons être… N’y a-t-il pas dans le mot identité le sens même d’identification, soit d’identification a un je ne sais quoi ?
Paul WATZLAWICK, en énonçant le principe de la « prophétie réalisante » ne dit rien de moins : « c’est bien parce que je pense que ça va m’arriver que ça m’arrive ». Selon l’approche constructiviste, la réalité ne serait jamais que la conscience que nous avons du réel. Déjà en 1818, Arthur SCHOPENHAUER disait de la réalité que « ce n’est qu’un objet pour un sujet qui le regarde. Que le sujet ne soit plus là et l’objet disparaît ». Toute la réalité, donc, ne serait que l’idée que nous nous en faisons et la démarche scientifique, celle de vérifier, déconstruire, reconstruire, affiner ce que l’on en sait...



Pourquoi en serait il autrement de nous même ? Quand nous parlons de nous, que nous nous pensons, nous devenons « le propre objet de notre regard ». C’est peut être pour cela que nous passons, dans nos actions notre temps à vérifier, affirmer, corriger, reconstruire, ce que nous sommes. Ainsi donc, nous pourrions, de fait et plus justement, parler de notre « identation » (activité identitaire constante) que de notre identité que nous savons par nature inconstante, incertaine, vérifiable et mutable. Mais c’est là toute une question de culture…

Ceci faisais dire aussi à Paul WATZLAWICK que ce que nous pensons des autres les invite à le devenir. Ainsi donc, en management, si nous pensons que nos collaborateurs sont des gens biens, riches de talents et dignes de confiance, ils aurons tendance à le devenir. Et si nous pensons qu'ils sont tricheurs et fainéants, il y a aussi de fortes chances qu'ils le deviennent. Il en va aussi de même de ce que nous sommes... Tout ceci engage fortement le responsabilité du manager et fait du management une science dont la mise en oeuvre reste un art.
Jean-Marc SAURET

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